Des navets et des croûtes indigestes


« Le Diable s’habille en Prada 2 » : une suite à la mode navet

Meryl Streep et Anne Hathaway reprennent leurs rôles de papesse de la mode et d’assistante [dans cette] suite peu inspirée de la comédie culte de 2006. (lien)

Comédie « peu inspirée », navet, film « décevant », « scénario creux », « dialogues supposés être drôles » mais qui « tombent à plat », « intrigue terriblement convenue, Standard-), à l’image de cette fin Bisounours où tout le monde s’en sort bien à grands renforts de de sourires niais ». L’auteur de cette critique n’y va pas de main morte et dézingue (1) ce film sorti en salles le 29/4/2026.

Mais pourquoi le traiter de navet ?
Quel est le rapport avec cette plante comestible ?

Trois théories s’affrontent – et se complètent probablement – quant à l’origine de l’expression.
Dès le XIIIe siècle, le navet était synonyme de chose de peu de valeur : en effet, il était extrêmement répandu et bon marché. En outre, comme c’est un légume dit « de garde », on en mangeait tout au long de l’année. Cependant, les navets consommés à la fin de l’hiver n’avaient plus la saveur et le croquant des petits légumes fraîchement cueillis. D’où leur mauvaise réputation.

Au XVIe siècle, « des naveaulx ! » (variante de navet) était une expression familière de refus, un équivalent de « des nèfles ! » ou « des clous ! » employé dans le sens de « Ça ne vaut même pas des navets / des nèfles / des clous ».

C’est à la fin du XVIIIe siècle que le navet désigne une œuvre ratée. De la Campagne d’Italie, le général Bonaparte avait rapporté en 1798 la statue antique d’Apollon du Belvédère de Rome (2).
A cette époque révolutionnaire, les sculptures classiques antiques n’étaient plus particulièrement appréciées. Par dérision, de jeunes artistes français auraient surnommé le bel Apollon « le navet épluché » : sculpté dans du marbre blanc et représenté nu, le dieu présente des formes lisses, sans muscles apparents… et rappelant la chair fade et pâle du navet !

Au siècle suivant, et particulièrement avec les premières expositions de peinture impressionniste, le navet va désigner un mauvais tableau – ce qu’on appelle aujourd’hui une croûte (par allusion à une couche de peinture mal appliquée).

On trouve le terme dans L’œuvre (1886) d’Emile Zola : « Un navet ! tous répétaient le nom avec conviction, ce mot qu’ils jetaient d’habitude aux dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide et plate des barbouilleurs. »

Avec la naissance et le développement du 7ème art, le navet va qualifier un mauvais film puis, plus généralement, un mauvais spectacle.

En allemand, on emploie l’anglicisme Trashfilm (de l’anglais trash : ordures, déchets) pour désigner un film raté. Plus généralement, on qualifie un film / spectacle / livre de mauvaise qualité de Schund– (exemple : Schundliteratur) : ce mot – qui est aussi l’équivalent de camelote (marchandise sans valeur) – est à l’origine un mot d’argot signifiant crasse (Dreck, Schmutz), excrément…
S’il est aussi péjoratif que « navet », il possède cependant une connotation morale que l’on ne retrouve pas dans le mot français.

Une croûte, un mauvais tableau est qualifié de Schinken. Pourquoi le comparer à un jambon ? Le mot a d’abord (au XVIIIe siècle) désigné les livres possédant une reliure en cuir qui se patinait en vieillissant et finissait par prendre l’aspect de la surface d’un vieux jambon cru salé (le salage était à cette époque la seule façon de conserver la viande), c’est-à-dire brun foncé. Certaines peintures qui vieillissent mal prennent aussi une teinte plus sombre, brunâtre.

Dans le domaine cinématographique, le mot Schinken – contrairement à « navet » – ne désigne pas forcément une œuvre ratée : on l’emploie plutôt (depuis les années 1950) pour qualifier un vieux film à grand spectacle (3) souvent kitsch, tourné dans des décors artificiels ou dans des paysages stéréotypés, avec une foule de figurants. On parle ainsi de Hollywood-Schinken, Heimat-Schinken, 50er-Jahre-Schinken.

Les navets, c’est peu reluisant, mais c’est nourrissant…
Jean Richard, acteur français qui a incarné le personnage du Commissaire Maigret dans de nombreux téléfilms, n’avait aucune honte à avouer qu’il lui était arrivé « de nourrir [ses] lions avec des navets », autrement dit qu’il avait tourné dans de mauvais films, uniquement pour « gagner sa croûte »… et celle des fauves de son zoo d’Ermenonville (Oise, Picardie) – qui ne se contentaient probablement pas de manger des navets !

Pour être au courant

1- dézinguer : le terme vient de l’argot militaire (1ère Guerre mondiale) où le zinc (sens propre : Zink ; sens figuré : Flugzeug, fliegende Kiste) désigne un avion de combat. Dézinguer un avion, c’était le descendre, autrement dit l’abattre.
Par extension, dézinguer un film ou une pièce de théâtre, c’est critiquer violemment, démolir, éreinter l’œuvre.

2- L’Apollon du Belvédère, ou « le navet épluché » : cette statue romaine en marbre (du IIème siècle) a été cédée par le pape Pie VI à la France, selon les termes du Traité de Tolentino (1797) et elle a été exposée au Musée des Arts de Paris. Elle y est restée jusqu’en 1815, année où elle a été restituée au Vatican.

3- le péplum (en allemand : Sandalenfilm) est une sorte de Schinken : un film à grand spectacle ayant pour sujet un épisode de l’Antiquité, comme Spartacus, Les Derniers jours de Pompéi, Cléopâtre, Quo vadis, Les Dix Commandements…

La tulipe et le turban

En avril, c’est le festival de la tulipe à Istanbul. En effet, c’est la fleur emblématique de l’Empire ottoman. (lien)

Le nom de la tulipe vient d’un malentendu. Et c’est un personnage très intéressant, à la fois diplomate, humaniste et botaniste qui en est à l’origine.
Né près de Lille en 1522 et mort près de Rouen, Ogier Ghislain de Busbecq a fait carrière comme ambassadeur des Habsbourg (1), en particulier auprès de la Sublime Porte, à Constantinople (2).

Comme beaucoup de lettrés (par ex. Erasme) ou de monarques de son temps – comme l’empereur Charles Quint (3) -, il était polyglotte et parlait couramment le latin, l’italien, le français, le flamand, l’allemand, l’espagnol et connaissait le grec. Mais, apparemment, il maîtrisait assez mal le turc !

C’est lui qui, dans la relation de son ambassade en Turquie (Itinera Constantinopolitanum – 1554), fait pour la première fois mention de la tulipe – sous la forme latine de tulipan.

La tulipe – originaire des steppes d’Asie centrale, tout comme les Turcs, d’ailleurs – était à cette époque considérée dans l’empire ottoman comme une des fleurs les plus nobles, et le sultan Soliman, dit le Magnifique, aimait en orner son turban.
Illustration – La tulipe et le turban de Soliman le Magnifique (1ère moitié du XVIe siècle).

C’est ce qui explique l’erreur de Busbeck : il aurait confondu le nom de la fleur (qui se dit lâle en turc et lāla en persan) avec celui du turban du sultan, appelé tülbent en turc et dulband en persan.

Au XVIe siècle, l’exportation de bulbes de tulipes hors de l’Empire ottoman était strictement interdite. Cependant, lorsqu’il quitte son poste à Constantinople, Busbecq peut emporter dans ses bagages des bulbes et des graines de tulipe, offerts par Soliman. (4)

Il en envoie une partie à son ami Carolus Clusius (Charles de l’Ecluse), médecin et botaniste flamand qui réside à la cour impériale de Vienne.
C’est lui qui, ayant obtenu la chaire de botanique à l’université de Leyde (Hollande) (5), introduit la culture des tulipes aux Pays-Bas.

Voilà pourquoi on croit généralement que la tulipe est la fleur « hollandaise » par excellence, alors qu’elle n’est devenue un symbole national qu’au XVIIe siècle. C’est à cette époque que la « tulipomanie » a été à l’origine de la première « bulle spéculative  » (la « bulle du bulbe » en quelque sorte…) de l’Histoire. La chute de 95% du cours de la tulipe a ruiné de nombreux investisseurs.

Pour être au courant

1- Lille, ville des Flandres, faisait partie de l’empire des Habsbourg au XVIe siècle. Il est donc naturel que Busbecq se soit mis au service des empereurs Charles Quint puis Ferdinand 1er, Maximilien II et Rodolphe II… et pas de François 1er et de ses successeurs.

2- Tour à tour Byzance, Constantinople et Istanbul :
Byzance a été fondée au VIIe siècle av. J.-C. par des colons grecs.
Rebaptisée Constantinople par l’empereur Constantin (en 330 de notre ère), elle a été successivement capitale de l’Empire romain d’Orient et celle de l’Empire ottoman après 1453 (prise de Constantinople par les troupes ottomanes).
Elle a pris le nom d’Istanbul en 1930, et Ankara est devenue la capitale de la Turquie.

3- Charles Quint, un polyglotte – Le français était sa langue maternelle (celle de sa mère, Marie de Bourgogne) mais il a appris l’espagnol, l’italien, le flamand et l’allemand. On lui attribue la phrase : « Je parle espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à mon cheval ».

4- Busbecq a introduit plusieurs autres plantes en Europe comme le lilas, le glaïeul ou le marronier d’Inde.

5- Contrairement à Busbecq, catholique, Charles de l’Ecluse était de confession protestante. Après avoir passé 14 ans à Vienne, au service de Maximilien II, en tant que médecin de cour et responsable du jardin impérial, il a dû quitter la ville après l’accession au trône de Rodolphe II qui a renvoyé tous les protestants de la Cour. C’est la raison pour laquelle, devenu professeur de botanique à Leyde, Charles de l’Ecluse a terminé sa vie dans cette ville qui était, à l’époque, un bastion du protestantisme.

Piéton(n)isation

« Fermeture des commerces en centre-ville : la piétonnisation est-elle vraiment coupable ? » (lien) L’aménagement des villes qui accorde davantage de place aux piétons au prix de difficultés de circulation pour les automobilistes est-il vraiment le principal responsable des problèmes des commerçants ?

Un néologisme récent se reconnaît souvent à son orthographe hésitante : c’est le cas du mot « piéton(n)isation » tantôt orthographié avec deux « n », comme dans l’exemple ci-dessus, tantôt avec un seul. Une recherche dans Google montre cependant que la première forme – la plus logique (1) – semble l’emporter.

Quoi qu’il en soit, le phénomène de la piéton(n)isation fait couler beaucoup d’encre… sous les ponts de Paris, de Toulouse, de Graz ou d’ailleurs.

Bannir l’accès des centres-villes aux véhicules motorisés est-ce un remède à la piètre qualité de l’air des métropoles ou une bien piètre stratégie visant à stigmatiser les automobilistes ? Les avis divergent … mais les mairies « vertes » avancent leurs pions.

Le mot piéton, personne qui marche à pied, désignait à l’origine un fantassin, (2) un soldat de l’infanterie. Ce mot a la même origine latine (pedo, -onis) que le peón / péon (paysan pauvre ou ouvrier agricole des haciendas d’Amérique latine) et le pion, surveillant dans un établissement scolaire, ou pièce de jeu sur un damier. Rappelons qu’aux échecs le pion s’appelle Bauer en allemand.

L’étymologie de l’adjectif « piètre » (très médiocre) est moins évidente mais a aussi un rapport avec le pied et donc avec le piéton : en effet, ce mot est dérivé du latin pedester (qui va à pied), et il a pris le sens de misérable, lamentable, dépourvu de valeur, en raison de la condition inférieure de ceux qui se déplaçaient à pied.

Certaines villes, plutôt que d’interdire l’accès de leur centre à la circulation automobile, ont choisi de le restreindre en instaurant un péage (3). Ce mot nous réserve aussi une surprise : contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, il ne vient pas du verbe payer, mais dérive – comme le piéton – de pied (latin : pes, pedis). C’était, littéralement, le droit de » mettre le pied » sur une route, dans une ville… et donc d’emprunter une voie ou d’entrer dans une cité. Cette taxe s’appliquait aux piétons comme aux véhicules, aux marchandises comme aux animaux.

En Autriche, la piéton(n)isation des voies publiques avance également à marche forcée… c’est le cas de le dire ! Il est question de fußgängergerechte Gestaltung. Pour faire plus simple, certains n’hésitent pas à proposer Fußgängerisierung, un néologisme aux connotations intéressantes ! (4)

Alors, fußgängergerechte Gestaltung, Fußgängerisierung ou – pourquoi pas – Fußgängerung ou Fußgängung ? Quel mot va l’emporter ? L’usage tranchera…, tout comme il décidera de l’orthographe de « piéton(n)isation ».

Pour être au courant

1- La logique voudrait qu’on écrive « piétonnisation » avec deux « n », comme « rue piétonne » ou « chemin piétonnier ». Pourtant, contacté en mars 2016 par la mairie de Puteaux qui voulait en avoir le coeur net, Patrick Vannier, de l’Académie française, a répondu que « piétonisation » était la seule forme correcte. Cependant, le mot est absent du Dictionnaire de l’Académie, alors qu’il est entré – avec deux « n » – dans le Larousse en 2012 et dans le Petit Robert en 2017.

2- Notons au passage que « fantassin » et « infanterie » dérivent tous les deux du latin « infans, – antis », enfant. Le fantassin (avec aphérèse de la syllabe initiale « in- ») était un jeune soldat ; la chair à canon était de la chair fraîche…

3- Le péage routier n’est pas une invention des temps modernes. Après la disparition de la corvée organisée sous Charlemagne (IX° siècle) pour aménager et entretenir le réseau routier, son financement est assuré par la taxe que perçoivent les seigneurs locaux à l’entrée des ponts ou aux portes des villes.

4- Le mot valise « Fuzo » (pour Fußgänger Zone) est déjà couramment utilisé à Graz pour désigner les zones piétonnes (lien)

Les épinards de Popeye

« Ce n’est peut-être finalement pas le fer contenu dans les épinards qui fait la force de Popeye. D’après des scientifiques de la Freie Universität Berlin, ces légumes contiendraient un composant semblable aux stéroïdes, interdits par l’Agence mondiale antidopage. Cette substance, appelée ecdystérone, permettrait d’augmenter le développement des muscles et donc les performances des sportifs. » (lien)

Il paraît que les épinards sont un des aliments que les enfants détestent le plus. On a beau leur expliquer que c’est bon pour la santé (« c’est plein de vitamines ») et leur donner l’exemple de Popeye et de ses gros bras musclés, rien n’y fait !

Vous connaissez sûrement Popeye (1) the sailorman qui, selon la légende colportée depuis des générations, doit sa force aux épinards, un aliment réputé riche en fer. Ce que vous ignorez peut-être, c’est que ce personnage de bande dessinée a été créé en 1929 par Elzie Cryler Segar à la demande du gouvernement des Etats-Unis.

1929, c’est l’année du krach boursier (2) ; dans les années qui suivent, l’économie américaine est en pleine dépression, et il est à la fois difficile et coûteux de s’approvisionner en viande. Le gouvernement souhaite donc promouvoir la consommation de légumes et notamment d’épinards. Le personnage de Popeye est chargé d’en vanter les bienfaits : c’est à cet aliment qu’il doit sa force herculéenne et sa « santé de fer », comme il l’indique dans une de ses premières aventures. Par contre, il ne fait aucune allusion à leur forte teneur en fer.

Les scientifiques nous rappellent que c’est une légende : en effet, les algues, les légumes secs, les céréales, la viande rouge ou le chocolat ont une teneur en fer bien supérieure à celle des épinards ! D’ailleurs, les épinards contiennent aussi de l’acide oxalique qui rend le fer peu assimilable par l’organisme.

Par contre, Popeye n’a pas menti en affirmant que ce végétal est riche en vitamines (C et E, provitamine A, acide folique…). Ce qu’il ignorait – et que des études récentes viennent donc de prouver – c’est que l’ecdystérone, l’hormone stéroïde contenue dans les épinards, a un pouvoir dopant : elle agit comme anabolisant naturel, c’est-à-dire qu’elle augmente la masse musculaire.

Voilà qui pourrait peut-être inciter les enfants à manger des épinards ! Pour la petite histoire : il faudrait en consommer entre 250 grammes et 4 kilos par jour pour constater leur effet anabolisant !

Popeye connaissait-il l’origine étymologique de ses chers spinach – qui est également celle des épinards français ou du Spinat allemand ? (3) Ils sont tous dérivés de l’arabe-persan isfinaj qui désignait déjà cette plante potagère.

On estime que la culture de l’épinard a débuté au IVe siècle au Moyen-Orient et que ce sont les Arabes qui l’ont introduit en Andalousie vers l’an mille. Au début du XIIIe siècle, ce sont les Croisés européens qui l’ont ramené – involontairement – du Proche-Orient : en France, on l’appelle alors « espinache » ou « herbe de Perse ». C’était un passager clandestin : les graines épineuses de cette plante auraient voyagé, accrochées à leurs vêtements ou au pelage des chevaux, jusqu’en Europe.

En effet, contrairement aux variétés modernes, les variétés anciennes d’épinards ont des graines dites « épineuses« . Or, en latin, épine se dit spina. C’est donc par analogie phonique que le mot arabe isfinaj s’est transformé en spinachium en latin médiéval.

En France, les épinards ne sont devenus populaires qu’à la Renaissance, sous l’influence de Catherine de Médicis. Au début du XVIIe siècle, on les consommait de préférence cuisinés au sucre ! Des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Aujourd’hui encore, il existe des recettes de tartes, de gâteaux, de gaufres, de muffins aux épinards au sucre.

Pour être au courant

(1) Pourquoi s’appelle-t-il Popeye ? Peut-être avez-vous remarqué que le célèbre marin est borgne. Il aurait perdu son œil droit quand il était tout enfant, lors d’un typhon qui a ravagé Santa Monica (Californie). D’où son nom « Popeye », littéralement « œil éclaté ».

(2) Le krach boursier : l’indice Dow Jones perd pratiquement 90 % entre son niveau le plus haut de 1929 et son plus bas en 1932. Crise boursière, crise bancaire, crise de la production industrielle… En 1932, quand Roosevelt est élu président, 25% de la population active est au chômage.

(3) un mot presque international :   spinazie (néerlandais), spinat (norvégien et danois), spenat (suédois), espinaca (espagnol), spinacio (italien), espinafre (portugais), spenót (hongrois), szpinak (polonais), špenát (tchèque), etc.

Embarquer, démarrer, arriver puis débarquer

En Ukraine, un homme a signalé à la police qu’il venait de tuer le conjoint de sa mère. Comme les routes étaient enneigées, les forces de l’ordre ont donc embarqué à bord d’un véhicule tout-terrain pour s’assurer d’arriver à bon port. Quelle n’a pas été leur surprise quand ils ont débarqué sur les lieux du « crime » : ils ont constaté que la victime supposée était “saine et sauve, et que personne ne l’avait attaquée”. L’individu souhaitait en fait que les forces de l’ordre finissent de déneiger sa route. Pour cet « appel abusif », il n’encourt qu’une amende  de 3,5 euros maximum (d’après l’article).

Certains mots ont connu une évolution sémantique si profonde que leur sens primitif est tombé dans l’oubli. C’est le cas d’arriver, verbe polysémique qui signifie aujourd’hui parvenir dans un lieu (ankommen, eintreffen), se produire (geschehen, sich ereignen), atteindre un objectif, réussir (es schaffen, fertigbekommen)…

Pourtant, son étymologie est claire : il se compose ad + ripa (la rive en latin) et, quand il apparaît au XIe siècle, il s’emploie dans le domaine maritime avec le sens de « toucher la rive, aborder, accoster » (anlegen, andocken).

Cela explique l’origine de l’expression « arriver à bon port » qui signifiait « atteindre un port, un lieu sûr, après un voyage en bateau ». La locution a aujourd’hui un sens plus général qui n’est plus limité aux déplacements sur l’eau : arriver à bon port, c’est atteindre son objectif sans incident, arriver à destination sain et sauf, sans encombre.

De nombreux autres mots empruntés au domaine de la navigation sont aujourd’hui employés dans un contexte tout à fait différent.
• On ne s’embarque plus seulement dans une barque, un bateau (sich einschiffen, an Bord gehen), mais également dans un véhicule comme un 4 x 4 (einsteigen) ou, au sens figuré, dans une aventure, une affaire risquée (sich auf etw. einlassen, verwickelt werden).
• De même, débarquer ne signifie plus exclusivement quitter une embarcation, aller à terre (sich ausschiffen, an Land gehen) mais aussi, au sens figuré, arriver à l’improviste (aufkreuzen (2)).

On peut dire que les policiers se sont fait « mener en bateau » (3) par cet individu qui les a mystifiés. N’écoutant que leur courage, ils ont embarqué – non pas dans un bateau – mais dans leur 4 x 4 (qui a bien voulu démarrer (4) par un froid glacial) et, malgré les routes enneigées, ils sont arrivés à bon port.

Tout est bien qui finit bien : le beau-père n’a pas été poignardé ; le « plaisantin » n’a pas été embarqué par les policiers, et la route a été dégagée … pour la modique somme de 3,5 euros !

Pour être au courant

1- Débarquer quelqu’un signifie le forcer à quitter son poste, le congédier, le virer. Son équivalent en allemand, « jn ausbooten », et son contraire « jn ins Boot holen, mit ins Boot nehmen » (faire entrer qn, intégrer qn dans une équipe), viennent du même domaine.

2- Le verbe aufkreuzen (employé au sens figuré de débarquer : unerwartet eintreffen, auftauchen) est, lui aussi, emprunté au lexique de la navigation où il signifie « gegen den Wind segeln », c’est-à-dire tirer des bords (naviguer en zigzag – tantôt à bâbord, tantôt à tribord – pour avancer contre un fort vent de face).
Employé dans le domaine maritime, le verbe français « croiser » (kreuzen), signifie « aller et venir dans des parages déterminés, pour y surveiller la navigation », d’où les substantifs « croiseur » (Kreuzer – navire de guerre assurant des missions de protection, de surveillance ou de reconnaissance), et « croisière ».

3- Je dois avouer à regret que l’expression « mener quelqu’un en bateau », si bien adaptée au sujet du jour, n’a pourtant aucun rapport avec une embarcation.
Un bateau, de l’ancien français bastel, est un instrument d’escamotage (et par extension l’escamotage lui-même) dont se servaient… les bateleurs qui exécutaient des tours d’adresse sur les places publiques et dans les foires.
Il ne faut donc pas confondre les bateleurs – qui menaient leurs spectateurs en bateau en les mystifiant -, avec les bateliers – qui mènent leurs passagers en bateau, mais sur l’eau.

4- Le verbe démarrer est, lui aussi, emprunté au domaine de la navigation puisqu’il signifie à l’origine « détacher ce qui est retenu par des amarres, pour appareiller, quitter le port ».

Cris de mouette, signe de tempête

Vous croyez que le Carnaval est terminé ? Pas à Dunkerque, en tout cas, ville où il dure plus de trois mois, de mi-janvier à fin avril. Depuis 2013, le championnat du cri de la mouette est l’un des temps forts des festivités ! Chaque participant se crée un surnom, un personnage et un costume, puis se présente sur scène pour lancer son cri, strident, parfois hargneux, sous les applaudis-sements – ou les sifflets – du public survolté.

Costume à plumes et lunettes de soleil en forme de cœur, verre de champagne à la main, c’est Laurie Duhaudt, alias «Maître Mouette et Chandon», qui a remporté cette année le championnat (lien).

Relayées par de nombreux médias et les réseaux sociaux, ces « performances » et la remise du prix sont une excellente occasion de combiner divertissement carnavalesque et publicité. Au cas où le public n’aurait pas saisi l’allusion au nom de la célèbre maison de champagne d’Épernay, la présence du verre de champagne brandi par la championne du cri de la mouette 2026 était là pour l’expliciter.

Mais existe-t-il un rapport étymologique entre l’oiseau palmipède aquatique qui peuple la côte dunkerquoise et la marque champenoise ?

Le  » t  » final du patronyme Moët (2) est prononcé [moɛt], ce qui pourrait s’expliquer par une origine étrangère.

La famille descendrait de colons néerlandais ou allemands qui se sont établis dans la région de Champagne au tout début du XVe siècle, selon certains généalogistes. D’autres estiment que le nom remonte au XIVe siècle, époque où un lointain ancêtre, Jean le Clerc, était surnommé « le mouet » ou « le moët », un terme qui n’a rien à voir avec la mouette, ni avec l’adjectif muet. Il signifie « qui fait la moue », qui boude, qui « fait la lippe » (3). (Néanmoins ce n’est pas la famille Moët qui a créé le « biscuit rose de Reims », un boudoir craquant, célèbre pour sa texture, qui ne se ramollit pas dans le champagne).

Mais la moue, c’est aussi le nom de la mouette en ancien français. Le suffixe diminutif « -ette » lui a été accolé au XIIIe siècle pour distinguer la mouette d’autres oiseaux marins de plus grande taille comme les goélands (4).

Si le mot « goéland » est d’origine celtique (il est emprunté au breton gwelan : mouette), « mouette » vient, par contre, du vieux norrois már (pluriel mávar).

Mouette, l’allemand Möwe, le néerlandais meeuw et l’ancien anglais mew sont des variantes onomato-péiques reproduisant le cri aigu et plaintif de l’oiseau. Un cri que les participants au championnat de Dunkerque se sont efforcés d’imiter, avec plus ou moins de succès, mais beaucoup d’humour et d’autodérision !

Un bon conseil : baissez le son – avant de lancer la vidéo !

Pour être au courant

1- Le championnat du monde du cri de la mouette a vu le jour en 2013. Cette année-là, Dunkerque était capitale régionale de la Culture. Ce concours « ornithologique » est venu enrichir (?) l’offre culturelle de la ville.

2- Fondée à Épernay (Marne / Champagne / région Grand Est) en 1743 par Claude Moët, négociant en vin français, la maison ne produit, à cette époque, pas encore de vins effervescents. Elle prend son nom actuel de Moët et Chandon en 1833 lorsque Pierre-Gabriel Chandon de Briailles, le gendre de Jean-Rémy Moët (petit-fils du fondateur), a été associé à la gestion de l’entreprise.

3- L’expression est attestée dès 1176, sous la forme « faire la moe » – « moe » désignant la bouche. Ce substantif vient de l’ancien bas-francique mauwa, qui a aussi donné le moyen néerlandais « mouwe » : « grosse lèvre » et « moue ». « Faire la lippe » est synonyme de « faire la moue ». Le mot « lippe » (emprunté au moyen néerlandais au XIIIe siècle, d’où l’allemand « Lippe » : au sens général de « lèvre ») désigne une lèvre inférieure épaisse et proéminente. Le mouvement accusé de cette lèvre traduit généralement la mauvaise humeur, l’insatisfaction, le dépit, voire le mépris.

4- Mouette et goéland. Dans la plupart des langues, on emploie le même terme, parfois accompagné d’un qualificatif, pour désigner ces deux espèces : par exemple Möwe et Silbermöwe en allemand ; en italien, le terme gabbiano englobe les mouettes et les goélands. Même phénomène en espagnol avec le mot « gaviota » et en portugais avec « gaivota ».

Quies, qu’est-ce ?

Dans « Attachez vos ceintures… décollage immédiat ! », Isabelle Tronquet, hôtesse de l’air qui travaille depuis plus de 15 ans sur des vols long courrier propose une belle collection de « perles » de passagers, parmi lesquels ce monsieur qui se plaint du goût infect des bonbons offerts à bord. « Et pour cause, ce sont des boules Quies ! » s’amuse l’hôtesse. (article)

Comme Frigidaire (pour réfrigérateur) ou Kleenex (mouchoir en papier) (1), le nom de marque Quies est devenu un nom générique en France où il désigne couramment les bouchons d’oreille destinés à protéger contre le bruit : par exemple à bord d’un avion, sur un chantier ou dans un atelier

Mais c’est pour sauver la paix d’un ménage que ces protections auditives ont été inventées en 1918 par M. Pascal, un pharmacien parisien, à la demande d’une cliente gênée dans son sommeil par les ronflements (2) de son époux. Reconnaissant au pharmacien d’avoir résolu ce grave problème conjugal, le mari s’associe avec lui pour fonder une entreprise produisant ces protections à introduire dans le conduit auditif pour atténuer les bruits.

D’abord appelées « sourdine », les petites boules en cire rose sont rebaptisées Quies : le mot – qui se prononce comme l’interrogation ‘qui est-ce ?‘ – s’écrit sans accent. Ce qui est logique puisque c’est un mot latin : l’adjectif « quies » qui signifie calme, repos. (3)

Faut-il pour autant pousser un « cocorico » (4) ? Monsieur Pascal est-il le véritable inventeur des protections pour les oreilles ? Selon la légende, c’est Ulysse, le héros de l’Odyssée, qui en a eu l’idée le premier. Sur le chemin du retour vers Ithaque où attend Pénélope, son bateau s’approche des côtes du détroit de Messine, hantées par les sirènes, divinités de la mer qui, par leurs chants mélodieux et irrésistibles, ensorcèlent les navigateurs. Leurs bateaux vont alors se fracasser sur les récifs, et les marins sont dévorés par les sirènes.

Mis en garde par la magicienne Circé, Ulysse fait couler de la cire dans les oreilles de son équipage et se fait lui-même attacher au mât du navire pour pouvoir écouter le chant des sirènes tout en résistant à la tentation. Jusqu’à présent, les preuves manquent pour attester de la véracité de cette aventure qui se serait passée plus de douze siècles avant notre ère…

Quiétude et paix… Passons de l’Antiquité aux villes du début du XXe siècle où l’industrialisation et la circulation automobile constituent de nouvelles sources de bruit (5). Différents brevets sont alors déposés pour protéger les oreilles contre cette pollution sonore. En 1907, donc 11 ans avant son confrère parisien, un pharmacien de Potsdam, Maximilian Negwer est inspiré par l’histoire d’Ulysse : il imagine des bouchons d’oreilles en cire et fonde l’entreprise Ohropax. Comme son homologue Quies, Ohropax est composé d’un terme latin : ce mot-valise est en effet la combinaison de l’allemand Ohr (oreille) et du latin pax (paix).

Guerre et Paix… C’est la tragédie de la Grande guerre qui va assurer le succès d’Ohropax. En 1916, en plein conflit mondial, ce produit est adopté par l’armée allemande pour protéger les oreilles des soldats – principalement des artilleurs – contre le bruit des canons (6). Revenus à la vie civile – du moins pour ceux qui ont eu la chance de survivre à ce conflit – c’est eux qui vont contribuer à faire connaître la marque qui, comme les boules Quies en France, est devenue le nom générique de ce produit dans l’espace germanophone.

Les deux marques produisent aujourd’hui aussi bien les traditionnelles boules en cire rose que des bouchons en mousse. Ont-ils vraiment un goût infect, comme l’assure le passager – distrait ou atteint de la maladie de Pica (7) – qui les a goûtés dans l’avion ? Je n’ai pas encore essayé… Pour être au courant

1- Autres exemples d’antonomase (nom propre ou nom de marque devenu nom commun) : Poubelle, Bic (stylo-bille / Kuli), Scotch (bande adhésive / Tixo), Klaxon (avertisseur sonore / Hupe), Abribus (Buswartehäuschen), Sopalin (essuie-tout / Küchenrolle), Vaseline, Velcro (« velours à crochets », Klettverschluss), fermeture Eclair (Reißverschluss), etc.

2- Ronfler et schnarchen ont tous les deux un radical onomatopéique : ronfl- et snark- imitent les sons exprimant le bruit du souffle qui sort des voies respiratoires.

3- Quiétude, inquiétude, inquiet appartiennent à la même famille de mots que « Quies ».

4- Cocorico : cette interjection – qui désigne le chant du coq (Kikeriki) – est utilisée pour traduire la jubilation patriotique (voire chauviniste) après une victoire française, par ex. celle des danseurs sur glace français, Guillaume Cizeron et Laurence Fournier Beaudry, vainqueurs (le 11/2/26)  aux Jeux Olympiques de Milan-Cortina.

5- Pollution sonore : à Berlin, le bruit est alors tel que le philosophe Theodor Lessing fonde le « Deutscher Lärmschutzverband » (Association allemande de protection contre le bruit). Les artistes sont les premiers à adopter Ohropax. Franz Kafka, hypersensible au bruit, avoue être incapable d’écrire ou de dormir sans protection auditive : « Ohne Ohropax bei Tag und Nacht ginge es gar nicht. » Dans « Le Silence des sirènes » (1917), il réécrit à sa manière l’aventure d’Ulysse qui, pour ne pas entendre les sirènes – d’ailleurs muettes – non seulement se fait enchaîner au mât, mais se bouche aussi les oreilles.

6- Contre le bruit de la guerre : les soldats britanniques sont équipés de « Ear defenders » à partir de 1916. L’armée française, elle, ne protégeait pas les oreilles de ses soldats : ceux-ci utilisaient les moyens du bord pour se protéger du bruit et bouchaient leurs oreilles avec du coton, de la cire, de la graisse, ou des morceaux de tissu. Le haut commandement se montrait réticent à l’utilisation de bouchons d’oreille qui pouvaient empêcher les soldats d’entendre les ordres des supérieurs ou les bruits de l’ennemi.

7- Maladie de Pica ou allotriphagie : trouble du comportement alimentaire, caractérisé par l’ingestion durable de substances non comestibles (terre, sable, cailloux, plastique, papier, cheveux… ou bouchons d’oreille en cire ou en mousse). Son nom vient du latin pica (pie / Elster), l’oiseau étant réputé pour avoir ce comportement.

Le jus de chaussette

« Si certains ne jurent que par les expressos, serrés et corsés, d’autres aiment le café filtre, que ses détracteurs appellent « le jus de chaussette ». Mais il fait son grand retour à la table de notre petit déjeuner. » (article)

Lorsqu’un café est insipide, trop clair, on dit que c’est du « jus de chaussette ». Variantes tout aussi peu ragoûtantes : c’est du pipi de chat, c’est de l’eau de vaisselle !

Certains prétendent que l’expression « c’est du jus de chaussette » remonte à la guerre franco-prussienne de 1870 où, au front, les soldats manquaient de tout et se débrouillaient comme ils pouvaient. Pour préparer leur café matinal – le fameux « caoua » (1), le plus souvent à base d’orge et de chicorée – ils devaient se contenter d’utiliser « les moyens du bord », autrement dit « le système D ». Pas de café soluble ni de capsules à cette époque ! Les grains de café ou d’orge étaient écrasés, puis jetés dans l’eau bouillante et enfin filtrés avec … une chaussette. En réalité, l’origine de l’expression est beaucoup plus ancienne. La « chausse à filtrer » – dont « chaussette » est le diminutif – aurait été inventée par le médecin grec Hippocrate (vers 460 – vers 377 av. J.-C) : c’était un entonnoir de tissu cerclé de fer, servant à filtrer les liquides épais et dont la forme rappelait effectivement celle d’une chaussette. En latin, cette chausse était appelée « manica Hippocratis », littéralement « manche d’Hippocrate ». Lorsque les premiers cafés arméniens s’ouvrent en France (en 1671 à Marseille et en 1672 à Paris), c’est avec une « chaussette » que le café est filtré. Cette opération n’a encore rien de péjoratif. Elle le devient lorsque le filtre à café conique et en coton commence à se répandre, et que les classes populaires – qui ne pouvaient s’offrir ni filtre, ni café de bonne qualité – utilisaient une vraie chaussette. C’est vers le milieu du XIXe siècle que l’expression « jus de chaussette » apparaît pour désigner un café sans saveur et trop clair.

L’équivalent allemand est « Blümchenkaffee » (littéralement : café à fleurettes), un café si clair qu’on peut voir, à travers le liquide, le motif floral qui orne le fond de la tasse. Selon certains, l’expression est née dans la région de Haute-Saxe où se trouve la manufacture de porcelaine Meißen qui, à l’époque Biedermeier (1815-1848), a commercialisé son célèbre service à café « Gestreute Blümchen » (semis de fleurettes).

On utilise aussi les expressions – « Bodensehkaffee » (littéralement : café à travers lequel on voit le fond (Boden) de la tasse), – et « Bodenseekaffee » (jeu de mots reposant sur l’homophonie), littéralement « café du lac de Constance ». Autre explication : l’expression serait née pendant le blocus continental des guerres napoléoniennes. On utilisait, en Allemagne et en Autriche, la chicorée comme ersatz pour le café. C’était donc un « Kaffee aus Blümchen ».

Maintenant, si vous voulez savoir quelle sorte de café aura la faveur des consommateurs dans les années à venir, vous pouvez pratiquer la cafédomancie, discipline divinatoire d’après laquelle on peut lire l’avenir dans le marc (2) de café. C’est une méthode au moins aussi fiable que l’interprétation des formes de plomb (3) fondu le jour du Nouvel An !

Pour être au courant

1- le caoua : le nom de ce « café du pauvre », à base d’orge et de chicorée, apparaît en 1863 dans le langage familier. C’est une déformation du mot « gahwa » qui désigne le café en arabe. Le mot s’est diffusé en France dans les années 1880 par l’intermédiaire des militaires français engagés en Algérie.

2- le « c » final du mot « marc » (Kaffeesud) n’est pas prononcé. Celui du prénom Marc est prononcé [ k ], sauf quand il s’agit de Saint-Marc de Venise : dans ce cas, le « c » est muet.

3- Cette tradition est interdite dans l’Union européenne depuis le printemps 2018 – le plomb est considéré comme toxique pour les humains et nocif pour l’environnement. Pour ne pas renoncer aux revenus procurés par cette coutume séculaire, l’industrie propose depuis plusieurs produits de remplacement, comme l’étain (→ Zinn-Gießen) ou la cire (→ Wachs-Gießen). Les deux dernières méthodes de divination ont l’avantage d’utiliser des ingrédients comestibles : la pâte versée dans un bain de friture ou les Gummibärchen, oursons en gélatine.

 

Avaler son chapeau

« Pourquoi Ursula von der Leyen a mangé son chapeau – Ursula von der Leyen et la Commission européenne qu’elle préside viennent d’enterrer la mesure phare du Green Deal européen acté en 2019, celle d’interdire la vente de voitures thermiques neuves après 2035 [et de] passer au tout-électrique. » (article)

Manger ou avaler son chapeau, c’est se déjuger, convenir que l’on s’est trompé, mais reconnaître difficilement son erreur parce qu’on reste persuadé d’avoir raison.

En effet, ce revirement de la Commission européenne qui repousse à une date lointaine le 100% voiture électrique, défendu avec force par sa présidente, est une pilule difficile à avaler pour elle.

L’image est très parlante : avaler un médicament au goût amer, c’est désagréable. Mais pas irréalisable. Par contre, peut-on manger un chapeau ?

Comme beaucoup d’autres, cette expression française a traversé le Channel et nous est revenue avec un sens différent et devenu incompréhensible, voire absurde.

Le coupable ? C’est Charles Dickens, qui a popularisé cette expression (1). Dans « The Pickwick Papers » (1837), il écrit « If I knew as little of life as that, I’d eat my hat and swallow the buckle whole »               (Si j’en savais aussi peu sur la vie que cela, je mangerais mon chapeau et avalerais la boucle en entier) (2).

On soupçonne l’auteur d’avoir traduit littéralement l’expression française « avaler son chapeau ». En ancien français, le verbe avaler – dont la racine est « val, vallée » – ne signifiait pas ingurgiter quelque chose, mais baisser, abaisser.

Au XVIIIe siècle, avaler son chapeau voulait donc dire baisser son couvre-chef, se découvrir la tête, par exemple sur le passage du roi ou d’un grand seigneur, ou tout simplement devant son supérieur, pour manifester une attitude humble, déférente.

L’expression a évolué, passant de l’humilité à une forme d’humiliation : manger ou avaler son chapeau, c’est se résoudre à changer d’avis, ce qui se traduit en allemand par « kleinlaut nachgeben », et pas – comme le proposent de nombreux dictionnaires de traduction – « einen Besen fressen » une formule qui est, en réalité, la traduction de « I’d eat my hat » : en effet, ces deux expressions signifient parier qu’une chose n’arrivera pas et, si on se trompe, être prêt à tout, même à manger un chapeau et sa boucle, ou à dévorer un balai.

Le véritable équivalent français de ces deux dernières locutions, c’est : « je veux bien être pendu/e – ou damné/e – si…  » ou « que le diable m’emporte » si…

Le diable se cache dans de nombreuses locutions et… « dans les détails », comme l’avoue Ursula von der Leyen, reconnaissant le caractère complexe des négociations au sein de l’UE sur le « tout électrique » et, plus récemment, sur l’accord du Mercosur. Mais jamais elle n’admettra avoir « mangé son chapeau » !

Pour être au courant

1- Avant Dickens, Thomas Bridges avait employé l’expression dans son « Homer Travestie », (1762) une parodie de l’Iliade d’Homère : « Car même si nous dévalons les remparts, et que nous incendions leurs bateaux pourris, / Je mangerai mon chapeau, si Jupiter ne nous fait pas tomber, ou ne nous joue pas quelque tour grotesque. ».

2- Cette idée de « descente » se retrouve en français moderne dans les termes suivants : – avaler un aliment, c’est, littéralement, le faire descendre dans l’oesophage ; – une avalanche est une coulée de neige qui dévale la pente en direction de la vallée ; – le mot aval désigne la partie inférieure d’une rivière, du côté de la vallée, et s’oppose à amont, du côté de la montagne (« en amont » : flussaufwärts, opposé à « en aval » : flussabwärts). – Par contre, la locution « donner son aval  » – c’est-à-dire donner sa garantie ou son autorisation, se porter garant de qc – n’a aucun rapport étymologique avec la vallée. C’est probablement une abréviation graphique de la formule « à valoir ».

3- Résumé : – « I’d eat my hat » et « einen Besen fressen » se traduisent par : « je veux bien être pendu / damné, si… » ou « que le diable m’emporte si… » (der Teufel soll mich holen…) – « avaler / manger son chapeau » signifie : kleinlaut nachgeben, seinen Irrtum eingestehen, die bittere Pille schlucken müssen.

Dérailler et délirer

« Au moins 40 personnes sont mortes et plus de 120 ont été blessées lors du déraillement d’un train qui est ensuite entré en collision avec un convoi circulant sur l’autre voie, près d’Adamuz, dans le sud de l’Espagne, dimanche [18/01/2026]. » (article)

Dérailler, au sens propre du terme, c’est quitter les rails d’une voie ferrée (1). Par extension, dans le langage familier et pour un mécanisme, une machine, c’est mal fonctionner, d’où, au sens figuré et appliqué à une personne, déraisonner. « Tu dérailles » est synonyme de « tu divagues » : du spinnst.

Les deux verbes sont synonymes, au sens propre, à savoir s’écarter d’une voie, donc « dévier », tout comme au sens figuré : s’écarter du bon sens, de la raison (2).

Le verbe allemand entgleisen signifie « dérailler » au sens propre mais « déraper » au sens figuré, ce qui est aussi une manière de quitter une voie, de changer (en général involontairement) de direction. Ainsi, « verbale Entgleisung » se traduit par « dérapage verbal ».

Avant de qualifier, au milieu du XIXe siècle, une voie de chemin de fer, Gleis, radical du verbe entgleisen, désignait au Moyen Age les ornières laissées par le passage des roues d’un véhicule.

Il dérive de l’ancien haut allemand waganleisa (Wagenspur), attesté au IXe siècle. Ce « leisa » est issu de la racine indo-germanique « leis » (trace / Spur).

Avec l’ajout d’un préfixe collectif (3), « leisa » s’est transformé en « geleis » puis « Gleis » pour désigner – les traces parallèles marquées dans le sol par les roues, – et, finalement, la voie de chemin de fer avec ses rails parallèles.

Ce qui est plus étonnant, c’est que ce « leisa » germanique est apparenté au « lira » latin (sillon / Ackerfurche) dont dérivent – le verbe delirare (le préfixe « de » signalant l’éloignement) dont le sens littéral est « s’écarter du sillon », – et le substantif delirius qui veut dire « geistig aus dem Gleis gekommen = qui a quitté la voie de la raison, qui délire ». Délirer, c’est aussi divaguer, dérailler.

Pour être au courant

1- Naturellement, le verbe « dérailler » apparaît avec la création des premières lignes de chemin de fer – et les premiers accidents ferroviaires – d’abord sous la forme « derayer » (en 1838), puis « dérailler » en 1842.

Au sens figuré, il est attesté pour la première fois dans le Journal des frères Goncourt, à la date du 23 avril : « Nous revenons de chez Gavarni avec Guys, le dessinateur de l’Illustrated London. Un petit homme à la figure énergique, aux moustaches grises, à l’aspect d’un grognard ; marchant en boitaillant, et sans cesse, d’un coup de plat de main sec relevant ses manches sur ses bras osseux, diffus, débordant de parenthèses, zigzaguant d’idées en idées, déraillé, perdu… » (lien)

2- Autres synonymes familiers de dérailler et divaguer : élucubrer, débloquer, déménager et … délirer.

3- Autres exemples de mots formés en allemand avec le préfixe collectif « ge– » : Bein (os) → Gebein (ossements) ; Berg (montagne) → Gebirge (massif montagneux) ; schreien (crier) → Geschrei (clameur) ; Stein (pierre) → Gestein (roche, minéral) ; Wasser (eau) → Gewässer (cours d’eau, lacs, mers, océans…)

200ème anniversaire du Figaro

« Fondé le 15 janvier 1826, Le Figaro s’apprête à fêter ses deux siècles d’existence. Pour marquer cet anniversaire, le journal investit la Nef du Grand Palais. Du 14 au 16 janvier, [il] retracera deux siècles d’histoire à travers une exposition exceptionnelle. » (article)

Die französische Tageszeitung Le Figaro feiert im Januar 2026 ihr 200-jähriges Bestehen mit großen Veranstaltungen, darunter eine immersive Ausstellung im Grand Palais in Paris vom 14. bis 16. Januar 2026, Sonderausgaben, TV-Events und einem speziellen Jubiläumsthemen-Magazin, die die Geschichte und den Einfluss des Journals beleuchten.

Un 200 ème anniversaire appelé « Jubiläum » en allemand, mais qu’on ne peut pas qualifier de « jubilé » en français.

Au fait, qu’est-ce qu’un anniversaire ? Le terme est tellement courant que l’on ne s’interroge pas sur son origine. Bien entendu, la première partie du mot signifie « an, année » (du latin annus). La deuxième partie vient du latin « versus » participe passé de vertere = tourner, revenir).

Anniversaire signifie donc « retour annuel d’un jour marqué par un événement de la vie », qu’elle soit privée (anniversaire de naissance, de mariage…) ou publique (anniversaire de la fondation d’un journal, de l’armistice de 1918…), qu’il s’agisse d’un événement heureux ou tragique…

L’allemand fait la distinction entre Geburtstag et Jubiläum. Geburtstag désigne à la fois – au sens propre du terme : l’arrivée au monde d’un nouveau-né ; – au sens figuré : la création, la fondation d’une entreprise par ex. (assimilée à une naissance), ou d’une famille, et la commémoration annuelle de cet événement (Gründungstag, Jahrestag).

Dans ces cas-là, on utilise aussi souvent le terme « Jubiläum », tandis qu’en français, on fête l’anniversaire de mariage d’un couple (Hochzeitsjubiläum) ou les années d’ancienneté d’un collaborateur (Dienstjubiläum), et on commémore (il n’y a aucune raison de faire la fête…) l’anniversaire de la déclaration de guerre en 1914.

Si le terme « jubilé » existe en français, son emploi est limité à des événements bien particuliers, et en aucun cas tragiques comme le début d’une guerre. Un jubilé n’est pas forcément une occasion de jubiler…

En effet, par un phénomène d’attraction paronymique (1), le substantif jubilé a été rapproché du verbe « jubiler » – parent des mots allemand Jubel et jubeln – alors qu’ils n’ont pas la même origine étymologique : – « jubilé » vient du latin jobelaeus, lui-même dérivé de l’hébreu yōbhēl qui désignait le bélier et, par extension, la trompette en corne de bélier dont le son annonçait l’ouverture de l’année jubilaire, événement liturgique qui a été perpétué par l’Église catholique. (2)

En français, le mot jubilé a donc un sens plus restrictif qu’en allemand : son emploi est réservé à des événements particuliers comme les 50 ans de l’ordination (3) d’un ecclésiastique (prêtre, évêque…), le cinquantième anniversaire d’une entrée en fonction, ou les 50 ans de mariage d’un couple.

Si les fêtes du bicentenaire de la fondation du Figaro sont une occasion de jubiler, de se réjouir de la longévité et de la réussite de ce quotidien, le terme jubilé possède une connotation d’allégresse qui serait plutôt déplacée dans le cadre d’autres événements comme « das traurige Jubiläum der Wiener Zeitung » qui se réfère à l’arrêt de la publication de ce quotidien le 30 juin 2023, juste avant le 320 ème anniversaire de sa création (le 8 août 1703). Depuis, le journal ne paraît plus qu’en format numérique.

Pour être au courant

1- Attraction paronymique : c’est l’effet de déformation qu’exerce un mot sur un autre qui lui ressemble plus ou moins : son paronyme. Exemples : conjoncture et conjecture, mythifier et mystifier, collision et collusion … Des mots souvent confondus.

2- Le pape Léon XIV a clos symboliquement le Jubilé 2025 avec la fermeture de la Porte Sainte de St-Pierre du Vatican en janvier 2026. Cette année sainte est proclamée tous les 25 ans. L’année jubilaire juive se célébrait tous les 50 ans. Les premiers jubilés catholiques avaient lieu tous les 50 ou 100 ans. Le cycle de 25 ans a été fixé au XVe siècle pour permettre à chaque génération de fidèles de participer au moins à un Jubilé dans leur vie.

3- Attention, faux amis ! Eine Ordination (all.) est un cabinet médical, tandis que le français ordination se traduit en allemand par Priesterweihe.

Crise de foie et mal au coeur

La crise de foie, c’est une maladie typiquement française – inconnue des Autrichiens – et qu’on voit réapparaître régulièrement lors des fêtes de fin d’année.

Cette expression populaire n’est pas un terme médical. En effet, elle est doublement incorrecte : – d’abord parce que, n’étant pas innervé, le foie ne peut pas « faire mal », – ensuite parce que ce n’est pas cet organe qui est spécifiquement en cause dans cette « crise », mais tout le système digestif, en raison d’excès alimentaires. Après un repas copieux, riche en graisse, en sucre, et bien arrosé, le fêtard souffre de nausées, accompagnées de vomissements, de ballonnements, de remontées acides (de bile) et d’un dégoût pour la nourriture. En résumé : l’organisme a du mal à « digérer » les excès de table. L’estomac, la vésicule biliaire et l’intestin sont surchargés et surmenés !

Les germanophones, eux, ignorent la « crise de foie ». Ils se plaignent de « Magendrücken », « Völlegefühl », Übelkeit mit Erbrechen » : une forme d’indigestion associée à un « mal au coeur » et des vomissements.

Ce « mal au coeur » n’affecte pas plus le coeur que la « crise de foie » ne concerne le foie : il ne s’agit ni de douleurs cardiaques, ni de douleurs hépatiques ! Weder Herz- und noch akute Leberbeschwerden!

Mais pourquoi évoquer le coeur, quand on a la nausée alors que c’est l’estomac qui est en cause ? L’expression « avoir mal au cœur » est née d’une confusion linguistique qui s’est produite au XIIIe siècle : le latin « cor » (coeur) a été confondu avec le mot grec « cardia » qui désigne à la fois le coeur et le cardia, c’est-à-dire l’entrée de l’estomac. (1)

Jusqu’au XVIIe siècle, on utilisait l’expression « tirer au coeur » qui, comme les locutions modernes qui suivent, exprime l’effort réalisé pour débarrasser  l’estomac encombré :

– « avoir un haut-le-coeur » (übel sein, würgen müssen), – « avoir le coeur au bord des lèvres » (être sur le point de vomir) (jm ist übel, schlecht) – « soulever le coeur » (jm wird schlecht von etw.), illustrent bien le processus à l’origine des vomissements : fermeture du pylore, contraction synchronisée de l’estomac, du diaphragme et des muscles abdominaux, et ouverture du cardia qui permet l’expulsion violente du contenu de l’estomac. Dans toutes ces expressions, ce n’est pas le « coeur » qui se soulève en cas de nausée, mais bien le cardia, ouvrant le passage aux matières à expulser.

Crise de foie et gueule de bois  ? Ne vous faites pas de bile (3)  ! Avec une bonne journée de diète (4), ça passera !

Pour être au courant

1- Le cardia est la jonction entre l’estomac et l’oesophage, tandis que le pylore (2) fait communiquer l’estomac avec le duodénum. Ces deux passages sont équipés d’une sorte de valve, d’un anneau musculaire constricteur : – le sphincter cardiaque empêche le reflux gastro-oesophagien, – tandis que le sphincter pylorique régule le flux digestif vers l’intestin grêle et empêche, lui aussi, un phénomène de reflux.

2- Le terme anatomique pylore vient du grec ancien pylôros qui signifie « celui qui garde la porte », « le portier », d’où son nom en allemand : Pförtner 3- Se faire de la bile, c’est s’inquiéter, se faire des soucis. En effet, selon l’ancienne théorie des humeurs, la bile noire, produite par la rate, était associée à la mélancolie, la tristesse et l’anxiété. On dit aussi « se faire du mauvais sang ». 4- Faux amis – Ne pas confondre la diète et le régime (hypocalorique, cétogène, méditerranéen, sans sel, sans fibre …)

Pré carré et Einflusssphäre

« Le Venezuela, pré carré américain
Le président des États-Unis a choisi de frapper fort (…) en faisant arrêter le président vénézuélien Nicolás Maduro. Avec cette intervention militaire directe, composée d’abord d’un blocus pétrolier, puis de frappes sur Caracas, doublées sans doute d’une opération des forces spéciales américaines, Donald Trump fait la preuve de sa nouvelle doctrine Monroe (1), (…) rebaptisée « Donroe » ». (article)

Un pré carré a, par définition, la forme d’un quadrilatère et donc quatre angles.
L’expression désigne rarement une parcelle de terre agricole à proprement parler : dès l’époque médiévale, l’expression « faire son pré carré » est utilisée au sens figuré et signifie augmenter la surface de son domaine, par exemple en acquérant des terres attenantes à sa propriété, afin que les parcelles forment un ensemble homogène, d’un seul tenant (2).

Ainsi « faire son pré carré » veut dire … arrondir sa propriété !

Cet usage, courant chez les seigneurs du Moyen-âge, a été pratiqué à l’échelle nationale par Sébastien Vauban, ingénieur militaire responsable des fortifications, puis maréchal de France à l’époque de Louis XIV.

La doctrine de l’époque était d’étendre le territoire français jusqu’à ses frontières « naturelles » (Pyrénées, Alpes, littoral …) et de créer une ligne de fortifications la plus rectiligne possible dans le Nord-est du pays, pour défendre les contrées récemment (3) acquises contre les Pays-Bas espagnols.

La version contemporaine et américaine de cette « doctrine de Vauban » est la « Monroe Doctrine » invoquée aujourd’hui par Donald Trump pour justifier son « opération spéciale » au Venezuela.

Le « pré carré » revendiqué par le président des États-Unis, c’est une zone d’influence qui irait du Groenland jusqu’à la Terre de Feu, avec les avantages qui s’y rattachent.

On utilise aussi l’expression « chasse gardée » pour appeler ce domaine réservé (géopolitique ou économique) dont l’accès est interdit aux concurrents.

En passant du français à l’allemand, on troque le quadrilatère contre le cercle : « pré carré » se traduit en effet par Einflusssphäre.

Une « sphère d’influence » aussi appelée Hinterhof (arrière-cour) en allemand – calque du « backyard » anglais – comme dans cet article publié en ligne par taz.de au sujet de cette intervention américaine : US-Angriff auf Venezuela : Krieg im Hinterhof (article).

Ce terme rappelle la forme géométrique du « pré carré » : en effet, on imagine une cour rectangulaire plutôt que ronde…
Il évoque également l’idée de dissimulation : Hinterhof ou backyard, la cour est cachée derrière la maison, tout comme l’influence exercée dans le pré carré, qui n’est pas toujours avouée… ou avouable.

Pour être au courant

1- La « doctrine Monroe » (1823) porte le nom du président des États-Unis, James Monroe (1817-1825), qui considérait « les Amériques » comme la sphère d’influence réservée de son pays et condamnait toute intervention européenne dans les affaires du continent, du Groenland à la Terre de Feu.

2- C’est toujours selon ce principe du « pré carré » qu’ont lieu aujourd’hui les remembrements permettant une utilisation plus rationnelle des sols.

3a- Par les traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées (1659), la France a acquis des territoires aux dépens des Pays-Bas espagnols, élargissant ainsi son « pré carré ». Ces gains territoriaux comprennent des places fortes stratégiques comme Dunkerque, Arras, Valenciennes, ainsi que des parties de la Flandre, de l’Artois et du Hainaut.

3b- Cette homogénéisation du territoire s’est souvent faite par la conquête militaire, mais également grâce à des échanges pacifiques de terres, par exemple au début du XVIIIe siècle entre la Lorraine (alors terre d’Empire) et la France : François Étienne, duc de Lorraine, renonce à son duché. Il épousera, en 1736, Marie-Thérèse d’Autriche (donnant ainsi naissance ainsi la dynastie Habsbourg-Lothringen) et sera élu, en 1745,  empereur du Saint-Empire romain germanique.

La guirlande

« À Saint-Barthélemy-d’Agenais, le maire s’est fait enguirlander pour la décoration de Noël.

Ils ont les boules (1). Composé d’opposants au maire de la commune, le collectif Saint-Barthélémy-d’Agenais déplore l’absence de décorations de Noël dans le village. » (article)

Guirlander, puis enguirlander, au sens propre, c’est d’abord (1555) décorer quelque chose – par exemple un arbre de Noël, une porte, un autel… – d’une ou de plusieurs guirlandes (végétales ou autres…)

Au sens figuré, c’est couvrir quelqu’un d’éloges – parfois excessifs – le couvrir de fleurs, l’encenser, le flatter en vue de plaire.

Au XIXe siècle, on emploie le participe passé « enguirlandé », par analogie et avec une pointe d’ironie, pour décrire une personne vêtue d’un manière recherchée, compliquée et parfois un peu voyante. Il s’utilise aussi comme synonyme d’enjoliver : enguirlander un discours, une description, c’est les agrémenter de détails plaisants.

C’est seulement dans les années 1920 que, par antiphrase, on commence à utiliser le verbe « enguirlander » comme synonyme de réprimander (langage soutenu ) ou « engueuler » (langage familier) quelqu’un. Enguirlander – qui partage avec ce dernier verbe les deux syllabes initiales – en serait une variante euphémique. Cet emploi antiphrastique d’enguirlander a fini par évincer tous les autres.

Tout comme le verbe « enguirlander », le substantif « guirlande » a connu un glissement de sens. En effet, lorsqu’il apparaît dans la langue française sous la forme « guerlande » en 1403, le mot désigne une couronne de métal précieux.

Le terme est d’origine germanique : l’ancien bas francique wēra s’est transformé en → wiera en ancien haut allemand, où il désigne encore un bijou d’or fin porté sur la tête comme couronne, d’où → garlanda en ancien provençal, ghirlanda en italien (couronne de fleurs ou de branchages) → guerlande en ancien français.

Objet précieux à l’origine, la guirlande est devenue un plus modeste « ornement de décoration, composé d’éléments divers (fleurs naturelles ou artificielles, motifs en papier découpé, etc.) liés en un cordon léger que l’on suspend en feston ou en couronne » (définition du CNRTL) (3)

Comme traduction du verbe « enguirlander » (au sens d’engueuler), on peut proposer en allemand « (he)runterputzen ». En effet, le verbe « putzen » n’a pas seulement le sens de « nettoyer », mais aussi celui de décorer (den Weihnachtsbaum putzen = mit Christbaumschmuck behängen), et vêtir quelqu’un ou se vêtir de façon festive, se faire beau / belle, se mettre sur son trente-et-un.

Comme « enguirlander », il a pris une connotation plutôt dévalorisante et signifie parfois s’habiller de façon voyante et peu élégante, s’attifer. Les expressions « geputzt wie ein Weihnachtsbaum » ou « wie ein Pfingstochse » (4) ne sont pas particulièrement flatteuses…

Le maire de Saint-Barthélémy-d’Age nais s’est fait enguirlander (réprimander = herunterputzen) par ses administrés pour ne pas avoir enguirlandé (décoré = ausschmücken, herausputzen) sa commune à l’occasion des fêtes de fin d’année. Ce n’est pas l’arbre de Noël qui a « des » boules, mais les Saint-Barthéléméens qui ont « les » boules (qui sont en colère ou frustrés).

Pour être au courant

 1- « avoir les boules » signifie ici être en colère ou frustré. Mais, dans d’autres contextes, cette expression familière, apparue au milieu du XXe siècle, peut avoir des sens très variés : être énervé, nerveux, être de mauvaise humeur, déprimé, écoeuré, mal à l’aise, ou avoir peur, être effrayé. L’origine de l’expression est inconnue. Selon une interprétation, ces « boules » désigneraient les testicules. L’expression synonyme « avoir les glandes » suggère qu’il pourrait aussi s’agir de ganglions ou d’amygdales hypertrophié/e/s. Et effet, la gestuelle qui accompagne parfois l’expression – les deux mains tenant des boules imaginaires et placées sous la gorge – plaident en faveur de cette deuxième hypothèse.

2- A l’origine de ces mots se trouve l’étymon « wir– » qui désigne un fil courbé, tordu, entrelacé que l’on retrouve dans l’anglais moderne « wire » (fil métallique souple).

Deux termes français – peu utilisés – témoignent encore de cette origine : – la vière (← du latin « viria« ), un bracelet en métal précieux ; – la virole, une petite bague de métal dont on garnit un outil, un manche, une arme… pour l’empêcher de se fendre. La virole d’un couteau se situe entre le manche et la lame.

3a- Les premières guirlandes décoratives, apparues vers la fin du XVIe siècle étaient réalisées en véritable argent, martelé en longues bandes très fines qu’on accrochait ensuite aux branches de sapin (peut-être pour imiter les aiguilles de glace). Elles ont été remplacées en France par des cheveux d’ange (très fins filaments, le plus souvent blancs). En Autriche et en Allemagne, on utilise plutôt des « lametta » (bandes très fines et brillantes). Lametta est le diminutif de l’italien « lama » (lame de métal → fine lamelle) : cet ornement a été inventé à Nuremberg en 1610 pour remplacer les « guirlandes » en véritable argent. Les premières guirlandes électriques ont été mises au point par Edward Johnson – vice-président de l’Edison Electric Light Compagny – en 1882, trois ans après l’invention de l’ampoule électrique par Thomas Edison. (en savoir plus)

3b- La légende des guirlandes de Noël L’histoire se passe dans un petit village allemand il y a fort longtemps. À la veille de Noël, la mère de famille nettoie la maison et en chasse les toiles d’araignée avant de la décorer et d’y installer le sapin. Pendant la nuit, les araignées reviennent s’installer et tissent leurs toiles entre les branches de l’arbre. Lorsque le Père Noël – ou le Christkind – entre dans la maison pour y déposer ses cadeaux et qu’il découvre les toiles d’araignée, il décide de ne pas les détruire mais, pensant aux efforts déployés par la maîtresse de maison, il transforme les toiles grises en guirlandes brillantes de fils d’or et d’argent. Telle serait l’origine des guirlandes de Noël, des cheveux d’ange et du lametta.

4- Der Pfingstochse ist ein alter ländlicher Brauch, bei dem der stärkste Ochse der Herde zu Pfingsten festlich mit Blumen, Stroh und Bändern geschmückt und in einer Prozession durch das Dorf geführt wird, was ursprünglich den Beginn der Weidesaison markierte, aber es hat heute auch eine umgangssprachliche Bedeutung und bezeichnet übertrieben bunt gekleidete Menschen.

La salamandre et le charcutier

« En Indiana, les républicains défient Trump et rejettent un redécoupage visant à éliminer deux sièges démocrates, relançant le débat sur le gerrymandering » (article).

Pour conserver le contrôle des deux chambres du Congrès aux élections de mi-mandat, Donald Trump incite les élus républicains à redessiner en leur faveur les contours de la carte électorale. Mais il vient d’essuyer un revers en Indiana.

En principe, aux États-Unis, les circonscriptions électorales sont redélimitées après chaque recensement national, c’est-à-dire tous les dix ans, afin de mieux correspondre à l’évolution démographique.

Mais, dans la réalité, le parti au pouvoir dans les différents États des USA (1) a régulièrement recours à un réajustement partisan de la carte électorale, c’est ce qu’on appelle le « gerrymandring ».

La pratique n’est pas récente. En effet, le terme « gerrymandering » est né en 1811. Ce mot-valise est composé du mot « salamander » (la salamandre) et du nom du gouverneur républicain du Massachusetts, Elbridge Gerry, accusé par ses adversaires d’avoir redécoupé les limites d’un comté afin de favoriser sa réélection au poste de gouverneur.

Pourquoi une salamandre ? Parce que la Boston Gazette publie à cette occasion une caricature représentant la circonscription « remaniée », sous la forme d’une salamandre. (2) (illustration)

En français, ce redécoupage arbitraire de la carte électorale est qualifié de « charcutage électoral ».

Quel est le rapport avec la charcuterie ?
Le mot « charcutier », attesté au milieu du XVe siècle sous la forme « chaircuttier », désigne d’abord la personne qui – comme son nom l’indique – vend de la « chair cuite », surtout de porc.

Contrairement au boucher (3), qui vend de la viande crue, le charcutier prépare des jambons, saucisses, saucissons, boudins, andouillettes, rillettes, pâtés…

Au sens figuré, un charcutier est quelqu’un qui taille dans la chair (d’une personne vivante) avec maladresse et / ou brutalité. Le verbe « charcuter » est fréquemment utilisé à l’époque des Guerres de Religion des XVIe et XVIIe siècles : « Plusieurs Huguenots furent mis à mort et charcutés en pleine rue ». Il est synonyme de massacrer.

En 1866, le mot charcutier est attesté dans la « langue verte » comme synonyme de chirurgien maladroit qui, en opérant, taillade grossièrement la chair d’un blessé ou d’un malade.

Est-ce que le « charcutage » électoral opéré par Elbridge Gerry lui a été profitable ? La justice finit – parfois – par triompher : les attaques de la Boston Gazette contre son projet de redécoupage électoral – et le succès de la caricature « salamandre » – ont empêché sa réélection.


Pour être au courant

 1- Les démocrates ripostent en utilisant la même tactique dans les États qu’ils contrôlent, comme en Californie ou en Virginie (où ils sont revenus au pouvoir en novembre 2025).

2- Cette salamandre n’est pas l’amphibien inoffensif qui ressemble à un lézard, mais l’animal légendaire à l’allure de dragon, réputé vivre dans le feu.

3- Le boucher, c’est, à l’origine, celui qui abat les chèvres et les boucs , les découpe et vend leur chair.

Du petit déjeuner au souper

« Une étude récente révèle que retarder l’heure du petit déjeuner pourrait accroître le risque de mortalité chez les personnes de plus de 40 ans ». (article)

Si vous n’avez pas l’habitude de « petit déjeuner », rassurez-vous : dans quelques mois, une nouvelle étude « sérieuse » viendra démentir cette hypothèse (d’ailleurs prudemment formulée au conditionnel dans l’article : cela « pourrait » accroître le risque de mortalité…)

Déjeuner, dîner : une même origine Ils dérivent tous les deux du latin populaire disjunare qui signifie « rompre le jeûne » (1) L’anglais « breakfast » rappelle également cette étymologie : to break, c’est rompre et, ici, « fast » est un substantif. Il ne signifie pas « vite ou rapide » mais « jeûne ». Il est apparenté à l’allemand « fasten« = jeûner, et « das Fasten » = le jeûne. (2)

Glissement de sens et décalage horaire – Jusqu’au XVIIe siècle, le mot « déjeuner » désignait le premier repas de la journée, et « dîner », le repas du milieu de la journée. – Au cours du XVIIe siècle et jusqu’au milieu du XIXe, on assiste à un décalage progressif de l’heure des repas, du moins dans les villes et dans les couches sociales favorisées. L’élite mondaine se levait tard le matin et prenait son déjeuner. Elle dînait dans l’après-midi et soupait (3) tard le soir, après le spectacle ou une réception. – C’est au milieu du XIXe siècle qu’est apparu le « petit déjeuner » pour désigner le premier repas (de « ceux qui se lèvent tôt », selon l’expression aujourd’hui consacrée). Le terme « déjeuner » a été attribué au repas de midi et le « dîner » a été déplacé vers le soir.

Les campagnes ont résisté à cette évolution et conservé longtemps les horaires et les dénominations séculaires. C’est encore le cas dans certaines régions rurales de l’Hexagone (comme en Haute-Provence) et en dehors de la France, par exemple au Québec et en Belgique : on y déjeune le matin, on prend le dîner à midi, et on soupe le soir.

En allemand, par contre, le nom des repas n’a pas été influencé par ce décalage horaire : – un Mittagessen reste un repas pris au milieu de la journée : c’est bien aussi le sens originel de « midi », qui vient du latin composé de « mi » (medius) et « dies » → di (4) en ancien français, – tandis qu’un Abendessen demeure le repas qu’on prend le soir (une notion temporelle très extensible).

La précision temporelle (relative) de ces deux substantifs leur a épargné les vicissitudes qu’ont connues le « déjeuner » et le « dîner » français au cours de l’histoire.

Contrairement au « petit déjeuner », le « Frühstück » (littéralement « morceau (que l’on prend) tôt le matin ») n’a rien à voir avec une rupture du jeûne nocturne. Attesté à partir du XVe siècle, il a évincé le « morgenbröt » (« pain du matin »).

En français, Frühstück a donné, par l’intermédiaire de l’alsacien « fristick », le mot « frichti ». Son orthographe et sa signification ont évolué de la manière suivante : « fricheti » (1835) : « gala » ou « festin » → « frichti » (1855) : « repas d’extra » → (1864) « fricot, régal ». Le mot a pris progressivement une connotation populaire et désigne aujourd’hui un plat, un mets cuisiné, souvent préparé rapidement et sans soin particulier. C’est même parfois le synonyme de « tambouille » (plat grossier, mauvaise cuisine, ou de « bouffe ».

Pour être au courant

1- La disparition de l’accent circonflexe de « déjeuner » s’explique par le fait que le verbe n’était plus perçu comme un dérivé de « jeûne » : il a pris le sens plus général de « prendre un repas » plutôt que celui de « rompre le jeûne ».

2- Le mot espagnol « desayuno » (petit déjeuner / la primera comida del día) est composé sur le même modèle que « déjeuner » : le préfixe séparatif « des- » + le substantif « ayuno » (le jeûne).

3- Le souper était à l’origine un repas léger pris le soir. Le mot vient de l’ancien français où « soupe » désignait une tranche de pain qu’on arrose de bouillon chaud, et parfois de lait ou de vin. Cette « soupe » dérive du germanique occidental suppa qui avait le même sens. Cette étymologie éclaire le sens de l’expression « être trempé comme une soupe »

4- C’est avec ce radical « di » (le jour, en ancien français) qu’a été formé le nom des sept jours de la semaine : lundi, mardi, etc., mais aussi dimanche. Le mot vient du latin chrétien dies dominicus (le jour du Seigneur), devenu didominicu puis, par dissimilation consonantique (du deuxième « d ») diominicu → vers 1119 : dïemeine en ancien français → vers 1131 dïen enche → au début du XIVe siècle : dymanche.

Immaculée Conception et air des lampions

Le 8 décembre n’est plus un jour férié en France après la signature du Concordat de 1802. Mais ce jour-là, depuis 1989, Lyon célèbre «La Fête des Lumières», inspirée des festivités religieuses traditionnelles de lImmaculée Conception.

Origine de cette fête lyonnaise – Touchée par la peste, Lyon s’est mise sous la protection de la Vierge Marie en 1643 : les notables de la ville ont fait le vœu de rendre chaque année hommage à Marie si elle faisait cesser l’épidémie.

La peste passée, Lyon a tenu sa promesse et depuis, chaque année, un cortège solennel défile de la cathédrale Saint-Jean (au centre de la ville) jusqu’au sanctuaire de la Vierge (aujourd’hui jusqu’à la basilique Notre-Dame) situé sur la colline de Fourvière. (1)

A Lyon, la tradition veut que, le soir du 8 décembre, les habitants mettent des lampions et des lumignons (bougies courtes abritées dans un petit récipient en verre épais) allumés sur le rebord de leurs fenêtres.

A propos… Le fameux « air des lampions » a-t-il un rapport avec ces petites bougies à mèche courte ?

Dans les manifestations, il est de tradition de défiler avec des banderoles et de scander des slogans sur « l’air des lampions ». Ce n’est pas un air au sens musical du terme, mais une scansion – en général sur la même note – en détachant bien les syllabes tout en en accentuant certaines.

Ex. : « rem-bour-sez ! », « On va ga-gner ! » ou « Un-tel (nom du président, du ministre ou de la personnalité visé/e), t’es fou-tu, la jeu-nes-se est dans la rue ».

L’expression est née au moment des journées insurrectionnelles de 1848 contre la Monarchie de Juillet (2). A cette époque, la population de Paris mettait des lampions aux fenêtres pour exprimer sa joie lors d’un grand événement ou pour montrer son soutien à une manifestation populaire.

En 1848, les manifestants défilaient dans les rues de la capitale en scandant « Des lampions ! des lampions ! » sous les fenêtres qui n’étaient pas éclairées. Si les habitants ne s’exécutaient pas, surtout dans les quartiers les plus bourgeois, les insurgés lançaient des pierres dans les vitres, comme le rapporte Gustave Flaubert, témoin de ces événements. (3)


L’expression était déjà employée avant cette époque, mais sous la forme « l’air des lampons »
(sans « i ») et avec une signification différente : c’était à l’origine une chanson à boire ; puis un air ou un écrit satirique, des brocards (4)

« Lampons ! » était un synonyme de « Buvons ! » : le verbe « lamper » est une forme nasalisée de « laper » (le son « a » est transformé en « an » [ã] ) qui signifie boire en utilisant la langue pour aspirer de petites quantités de liquide.

L’air des lampions semble donc bien être le résultat d’un rapprochement populaire entre le côté festif et enivrant de cette ancienne invitation à boire, le caractère satirique des slogans scandés lors des manifestations et l’exhortation à illuminer les fenêtres en signe d’adhésion aux revendications des manifestants.

A Lyon, la coutume des lampions placés sur le rebord des fenêtres le 8 décembre possède un caractère festif, et nullement insurrectionnel. Mais elle a tendance à disparaître… La « Fête des lumières », avec ses illuminations éblouissantes, fait aujourd’hui de l’ombre aux modestes lampions !

Pour être au courant

1- A l’origine, cette cérémonie avait lieu le 8 septembre, jour de consécration de la ville à la Vierge et jour de la fête de sa Nativité.
En 1852, en raison des intempéries, la fête n’a pas pu avoir lieu et a été repoussée au 8 décembre, fête de l’Immaculée Conception (célébrée depuis le IXe siècle, mais qui n’a été proclamée comme dogme qu’en 1854).

2- Les insurgés de 1848 protestaient contre la politique conservatrice du président du Conseil, François Guizot. Les manifestations parisiennes ont abouti à la chute de son gouvernement et à l’abdication du roi des Français, Louis-Philippe.

3- « Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et au Châtelet refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à la porte Saint-Martin, cela ne faisait plus qu’un grouillement énorme, une seule masse d’un bleu sombre, presque noir. […] Puis tous se mirent à chanter : “Des lampions ! des lampions !” Plusieurs fenêtres ne s’éclairaient pas ; des cailloux furent lancés dans leurs carreaux. » Gustave Flaubert in « L’Éducation sentimentale » (troisième partie, ch. 1)

3- l’anglais lampoon, qui a été emprunté au français au XVIIe siècle, signifie « libelle, brocards, raillerie »

caracoler

« Présidentielle 2027 – Selon un sondage Ifop Fiducial, publié ce lundi 29 septembre, (…) le Rassemblement national, qu’il soit qu’il soit représenté par Marine Le Pen ou Jordan Bardella, caracole en tête des intentions de vote avec 33 à 35% des voix, au premier tour. Au sein de la macronie, seul Édouard Philippe parvient à atteindre 19% d’intentions de vote, dans l’hypothèse où Olivier Faure est le candidat du Parti socialiste » et 16% si c’est Raphaël Glucksmann. (article)

Caracoler en tête, c’est se trouver dans une position dominante, avoir une large avance sur ses concurrents, soit, en allemand : unangefochten an der Spitze liegen.

L’emploi de ce verbe pour désigner l’avance importante d’un candidat ou d’une liste qui a réussi à semer ses poursuivants dans la course à l’élection est, à première vue, assez paradoxal : en effet, en ancien français, la caracole est un escargot.
D’ailleurs, le mot est toujours utilisé en Belgique. (1) En espagnol, c’est aussi le nom de ce gastéropode plus réputé pour sa lenteur que pour sa rapidité ! (2)

Pourtant, « caracoler en tête » vient bel et bien de l’escargot et se réfère, non pas à sa vitesse de progression, mais à la forme en spirale de sa coquille qui a inspiré les exercices équestres virevoltants qui portent son nom : la « caracole » ou « caracolade » est un enchaînement de tours ou « voltes » ou de demi-tours ou « demi-voltes » à droite et à gauche (3) exécuté par un cheval.

L’allemand a emprunté ces termes au français : « Volte » et « Halbvolte » – tout comme « Pas de deux », « Piaffe », « Passage », « Pirouette », « Levade », « Courbette » ou « Cabriole » – sont employés pour décrire les figures équestres.

En effet, les méthodes de dressage employées par la célèbre « Spanische Hofreitschule » de Vienne sont fondées depuis le XVIIIe siècle sur les écrits de l’écuyer français François Robichon de la Guérinière, « l’École de Cavalerie », ouvrage publié à Paris en 1729-1730.

C’est donc de ces exercices de dressage – et indirectement de l’escargot – que vient le sens figuré du verbe « caracoler », c’est-à-dire évoluer avec facilité et vivacité.


Pour être au courant

1- A Perpignan, dans le Roussillon, l’escargot est appelé « cargole ». Dans la région de Montpellier et en Camargue, c’est une « cagarolette ». En Provence, c’est un « cacalau » (prononcé « cacalaou ») ou « cacalaus ».

2- La lenteur de l’escargot a donné naissance à deux expressions similaires, en français et en allemand : « avancer comme un escargot / im Schneckentempo gehen » signifie progresser très lentement.
C’est de là que vient « l’opération escargot » (Protestaktion Schneckentempo), une forme de manifestation revendicative qui consiste à provoquer un ralentissement de la circulation.

L’espagnol (a paso de tortuga), le portugais (a passo de cágado) et l’italien (come una tartaruga) établissent plutôt une comparaison avec la lenteur de la tortue.

3- Les voltes et demi-voltes équestres s’effectuent aussi bien dans le sens des aiguilles d’une montre (vers la droite) qu’en sens contraire (vers la gauche). Cependant, les escargots « gauchers », appelés scientifiquement « senestres », c’est-à-dire dont la coquille s’enroule vers la gauche, sont des exceptions rarissimes !

Un partenariat européen qui a déraillé

« Inaugurés en grande pompe il y a deux ans, les trains de nuit Paris Vienne et Paris Berlin seront supprimés à la fin de l’année. La rumeur courait depuis quelques jours et suscitait la crainte des associations de défense du rail. C’est (maintenant) officiel : faute de financement de la France, les chemins de fer autrichiens ÖBB qui exploitent les Nightjet en partenariat avec la SNCF et la Deutsche Bahn annoncent leur mise à l’arrêt à partir du 14 décembre. » (article)

Le rail se définit comme « chacun des deux profilés d’acier laminé qui, fixés sur des traverses en deux lignes parallèles, constituent le chemin de roulement des trains et des tramways en particulier » (CNRTL) Par métonymie (2), le mot désigne le transport par voie ferrée, par chemin de fer.

Mais quelle est l’origine du mot « rail » [ ʀaj ] ? Il a été emprunté au XVIIIe siècle à l’anglais « rail » [ reɪl ], dérivé de l’ancien français « reille » (barre de porte, barrière) qui vient lui-même du latin « regula » (règle, barre).

L’étymologie du mot rappelle que les précurseurs des voies ferrées, les premiers rails, n’étaient pas en métal. Les wagonnets utilisés dans les mines dès le début du XVIe siècle pour transporter le charbon, les minerais, le sel gemme, etc. circulaient sur de longues de barres de bois. Creusées dans le sens de la longueur – donc avec des rainures longitudinales – ces barres guidaient les roues des chariots hippomobiles ou tirés par des hommes.

En français, il n’était donc pas encore question de « chemin de fer » ou de « voie ferrée », mais de « chemin guidé » ou de « voie charretière ».

Avec le temps, on a renforcé la gorge des barres de bois avec du métal pour les rendre plus résistantes à l’usure. (3)

Rail et tram – Le terme « tramway », emprunté à l’anglais vers 1870, rappelle lui aussi cet emploi initial de barres de bois pour guider les chariots et wagonnets.

Mot d’origine germano-nordique, « tram » signifie en effet – « barre, brancard de brouette, poutre » en moyen flamand ; – « drom » signifie « poutre » en moyen néerlandais ; – en allemand, Tram désigne aussi une grosse poutre (Dachbalken).

La liaison Vienne-Paris par le rail est devenue quotidienne en 1885, et c’est cette année-là qu’a été lancée la circulation du célèbre Orient-Express sur cette ligne qui se poursuit jusqu’à Venise. 140 ans plus tard, il est toujours en service. Le « nightjet » Paris-Vienne, lui, n’aura relié les deux capitales que pendant deux ans.

Pour être au courant

1- Le verbe dérailler est polysémique, il a plusieurs significations : – au sens propre : (wagons, trains) entgleisen ; (chaîne de vélo) abspringen – au sens figuré : nicht mehr richtig ticken, spinnen, Unsinn reden.

2- La métonymie est une figure de style qui consiste à utiliser un mot ou un concept pour désigner une idée différente, mais qui reste cependant associée au concept de départ. Exemples : on dit « le rail » pour évoquer les transports par voie ferrée, « croiser le fer » pour se battre à l’épée, avoir « un Picasso » pour posséder une œuvre de ce peintre, « l’Élysée » pour le président de la République française, « boire un Bordeaux » pour consommer un verre de vin de cette région…

3- Bois, fonte, fer, acier… Les premiers rails en fonte ont fait leur apparition vers 1750. Ils sont en fer laminé au début du XIXe siècle. Les rails en acier se généralisent à la fin du XIXe siècle.

leurre et miroir aux alouettes : attrape-nigauds

« L’objectivité de l’intelligence artificielle est un leurre ». Après avoir soulagé l’humanité – ou du moins une partie – de l’effort physique, la technologie va-t-elle nous soulager de l’effort intellectuel ? C’est du moins ce que propose depuis quelques années (…) l’intelligence artificielle générative. Pourtant, il n’est pas sûr que cela soit une bonne chose. C’est ce qu’explique la philosophe Camille Dejardin, dans (…) « À quoi bon encore apprendre ? », une réflexion stimulante sur ce que nous apporte l’apprentissage. (article)

L’intelligence artificielle ne serait-elle qu’un leurre, un miroir aux alouettes ? Une technologie séduisante qui va se révéler être un piège ?

A l’origine, c’est-à-dire au début du XIIIe siècle, le mot « leurre » est cantonné au domaine de la fauconnerie, où il désigne un « morceau de cuir rouge en forme d’oiseau, garni de plumes, servant à faire revenir l’oiseau sur le poing du fauconnier» (CNRTL ).

C’est donc un appât artificiel, destiné à tromper le rapace utilisé pour la chasse. Le « pigeon » de l’histoire, c’est, en fin de compte, le faucon pèlerin, l’épervier, la buse, l’autour ou l’aigle que l’on « appâte » avec une attrape, tout comme les alouettes qu’on attire avec des miroirs scintillant au soleil, et qui se prennent dans les filets des chasseurs.

C’est bien plus tard que « leurre » (au XVIIe siècle) et « miroir aux alouettes » (au XIXe) acquièrent un sens figuré plus général et négativement connoté : « un artifice dont l’apparence séduisante est destinée à tromper ».

Leurre vient de l’ancien bas francique lôþr (appât) qui a donné en ancien moyen haut allemand luoder (même sens) et en allemand moderne Luder. Dans le jargon des chasseurs, Luder possédait la même signification originelle que son équivalent français : une attrape pour faire revenir l’oiseau de proie. Puis le mot a pris un sens plus dévalorisant : c’est, encore aujourd’hui dans le langage des chasseurs, un synonyme de cadavre ou charogne (1).

En allemand moderne – depuis la fin du XXe siècle – Luder désigne plus couramment une garce (2) – ce qu’on appelait autrefois « une femme de mauvaise vie », « ein liederliches (3) Frauenzimmer ».

On en répertorie de nos jours plusieurs variantes : Partyluder (Partygirl), Boxenluder (grid girl, qui fréquente les circuits de Formule 1), Promiluder… Ces jeunes (en effet, le mot ne s’applique jamais aux vieilles dames…) personnes ont la réputation de jouer de leurs appas pour séduire – de préférence – des hommes riches et célèbres.

Comment est-on passé de l’appât et de la charogne à la garce, la débauchée ? Les lexicologues germanophones n’ont pas trouvé la raison de ce glissement de sens. En français, tout s’explique ! Les mots appât et appas ont la même origine étymologique : ils viennent tous les deux du verbe appâter (attirer par de la nourriture… qui n’est pas forcément de la pâtée), lui-même dérivé du latin pascere (nourrir) (4).

Le leurre et das Luder sont destinés à attirer par une apparence séduisante qui se révèle souvent trompeuse, voire fatale. C’est : – d’un côté, un morceau de cuir garni de plumes, ou un ver frétillant sur un hameçon ; – de l’autre, une jeune personne au physique attirant.

Ce leurre ou miroir aux alouettes a aussi pour synonyme « attrape-nigauds » = Bauernfängerei ; littéralement : « Einfaltspinselfalle » !

Pour être au courant

1- On retrouve le sens ancien de Luder dans le mot Luderplatz – Les protecteurs de la nature aménagent aujourd’hui ce qu’on appelle des « Luderplätze » pour attirer les animaux sauvages carnivores – à poils et à plumes – afin de les observer et / ou de les nourrir.

2– Le mot « garce », féminin de garçon, a d’abord désigné une adolescente, puis une femme de mauvaise vie et une fille ou femme méchante ou désagréable.

3- Liederlich n’a rien à voir avec le mot Lied (chant) ! L’adjectif est synonyme de débauché. Il a une étymologie commune avec les verbes « lottern », « schlottern ». Ainsi, « ein Lotterleben », c’est une vie dissolue.

4- Parmi les mots dérivés du verbe latin pascere, qui a donné past (nourriture) en ancien français, on compte aussi « paître », « pâturage », « pâtée », « pâtre et pasteur ».

faire entrer le loup dans la bergerie

« L’arrivée de magasins Shein en France, c’est le loup dans la bergerie. Le BHV à Paris et cinq magasins Galeries Lafayette en région vont accueillir les tout premiers magasins physiques du géant chinois de l’ultra fast-fashion (1). La nouvelle soulève une vague d’indignation dans le secteur. »

Shein est critiqué pour son mode de production et de commercialisation qui « ne respecte pas les normes européennes. Cela crée donc une situation de concurrence déloyale vis-à-vis des commerces de proximité », dénonce – le député (LR) de la Loire, Antoine Vermorel-Marques, qui avait déposé une proposition de loi pour combattre l’ultra fast-fashion. » (article)

Employée très tôt au sens propre, à savoir laisser s’introduire un prédateur comme le loup dans l’abri des moutons les met en danger de mort, la locution a pris un sens métaphorique au XVIIe siècle :

♦ dans le domaine médical, « enfermer le loup dans la bergerie » signifie à cette époque « laisser refermer une plaie sans l’avoir fait suppurer pour « empêcher qu’il ne s’y forme un sac (c’est-à-dire une poche de pus – donc un abcès) qui obligerait à la r’ouvrir » (Dictionnaire universel de Furetière, édition de 1690) (2) ;

♦ dans le domaine religieux : l’expression apparaît dans la traduction d’une bulle du pape Innocent VII de 1680, on trouve la recommandation suivante « Afin que l’on se précautionne sagement et de bonne heure à ne pas mettre le loup dans la bergerie et ne pas exposer la congrégation à quelque scandale. »

La métaphore est d’autant plus pertinente que, dans l’Eglise catholique, si le loup représente le Mal, les fidèles sont, eux, qualifiés de « brebis » ou d’ouailles (3), protégées par Jésus, « le Bon Pasteur ».

Au début du XVIIIe siècle, la locution prend une signification plus générale et s’utilise comme mise en garde : il est dangereux de laisser s’introduire quelqu’un dans un lieu où il peut faire beaucoup de mal, surtout s’il s’y trouve des êtres vulnérables.

Cet intrus nuisible et rusé, ainsi que l’espèce menacée, varie selon les langues, mais le sens reste le même :

– En italien (fare il lupo pecoraio) comme en portugais (pôr o lobo a guardar o rebanho), on retrouve la menace du loup qui s’introduit dans la bergerie et met en danger le troupeau.

– En espagnol, on dit : poner al zorro a cuidar de las gallinas = confier la garde des poules au renard.

– En allemand, on trouve une expression similaire : Den Fuchs den Hühnerstall bewachen lassen : charger le renard de garder le poulailler ne peut que provoquer une catastrophe.

– Les anglophones ont le choix entre to let the wolf into the fold = laisser entrer le loup dans la bergerie – comme en français – ou to let a fox into the henhouse » = laisser un renard entrer dans le poulailler, ou to set the fox to mind the geese = mettre le renard à garder les oies.

Dans l’Europe du Nord, l’intrus semble moins redoutable que le loup ou le renard, mais il peut lui aussi causer des ravages.

– En allemand, on utilise la locution « den Bock zum Gärtner machen » qui évoque le saccage que pourrait provoquer un bouc si on le laissait agir à sa guise dans un potager. L’expression, attestée à partir du XVIe siècle, est attribuée à Hans Sachs, auteur dramatique et Meistersinger à Nüremberg.

– En finois, on dit pukki kaalimaan vartijana = faire du bouc le gardien du champ de choux.

– En norvégien : Sette bukken til å passe havresekken signifie « mettre le bouc pour garder l’avoine ».

Le « grand méchant loup » qui menace les « brebis », le bouc qui vient marcher sur les plates-bandes des petits commerces français, c’est « le géant chinois de l’ultra fast-fashion ».

Pour être au courant

1- Fast-fashion : on dit aussi « mode jetable » = « Wegwerfmode ».

2 – En 1685, Mme de Sévigné écrit à sa fille, Mme de Grignan, que sa jambe a bien désenflé : « (elle) a bien coulé, les feux sont amortis ». Pour permettre la guérison, ajoute-t-elle, « il faut savoir s’il y a encore des loups dans les bergeries et les en faire sortir. »

3 – Les ouailles : les fidèles sont comparés à des brebis. Le mot vient du bas latin ovicula (petite brebis). En latin, le « V » était utilisé à la fois comme voyelle et comme consonne : la distinction entre « u » et « v » n’existait pas, d’où l’évolution du mot ovicula → oeilles ou oailles en ancien français → ouailles (depuis le milieu du XVIe siècle).

Et si les « froggies » étaient les Anglais ?

A en croire des découvertes archéologiques réalisées sur le site de Stonehenge, les Français ne mériteraient pas (1) ce sobriquet méprisant donné par leurs voisins d’Outre-Manche qui les qualifient de « mangeurs de grenouilles », d’escargots et d’autres animaux qu’ils considèrent, eux, comme répugnants (article).

Les premiers documents mentionnant la consommation de grenouilles en France datent du XIIe siècle (2). Or, des fouilles effectuées sur le site mégalithique de Stonehenge ont permis de mettre au jour des arêtes de poisson, des restes d’aurochs, mais aussi des quantités d’os de cuisses de grenouilles qui dateraient de plus de 7000 ans avant notre ère, donc bien avant que les Français se mettent à en consommer régulièrement. Voilà des informations scientifiques qui mettent à mal un des clichés préférés des Britanniques au sujet des Français !

Le mot grenouille dérive – après quelques altérations – du latin « ranunculus » (petite grenouille) (3).

De leur côté, l’allemand Frosch et l’anglais frog ont une origine commune, à savoir preu (springen) : ce sont donc des « sauteurs ».

L’emploi métaphorique des noms d’animaux permet très souvent de faire des comparaisons révélatrices entre les langues. Pourquoi dit-on « einen Frosch im Hals haben » quand on a la gorge qui gratte, alors qu’en France on a « un chat dans la gorge » quand on est enroué ?

L’expression allemande possède une origine médicale : en effet, « ranula » est un terme employé par les ORL pour désigner une grosseur qui se forme sous la langue et qui rend l’élocution difficile car elle peut provoquer des problèmes de déglutition et un enrouement. La « ranula » est communément appelée « Froschgeschwulst » ou « Fröschlein ».

Mais que vient faire un chat dans la gorge des Français ? Bien sûr, cette formule imagée pourrait expliquer qu’on a « la gorge qui gratte » à cause du matou qui s’y agrippe, toutes griffes dehors. En réalité, l’expression est née d’une confusion – ou d’un jeu de mots, qui sait ? – entre le matou et le maton, mot qui désignait à l’origine des grumeaux de lait caillé, puis, par analogie, des glaires qui se forment dans la gorge.

La grenouille s’invite aussi dans une autre locution originale : une grenouille de bénitier (littéralement : Weihwasserbeckenfrosch ; Betschwester) désigne de façon péjorative les fausses dévotes (4) qui passent une partie de leur temps à l’église à proximité du bénitier et qui, telles des grenouilles qui coassent dans leur mare, se livrent à des commérages médisants et donc peu charitables (5).

Traités de « froggies », les Français ne se montrent guère plus charitables à l’égard des Britanniques : depuis le XVIIIe siècle, ils se vengent en les surnommant les « rosbifs », car ils sont réputés gros mangeurs de viande, surtout de boeuf, le plus souvent rôti (roast beef), alors que les Français le consommaient plutôt bouilli. Le choix de ce sobriquet vient aussi de la couleur (écarlate …) que prend la peau des Anglais lorsqu’ils s’exposent un peu trop au soleil de l’Hexagone et attrapent des coups de soleil.

Pour être au courant

1- Un sobriquet immérité ? Pourtant, les Français restent – avec plus de 3 000 tonnes par an – les plus gros consommateurs de cuisses de grenouille du monde. Elles sont surtout importées d’Indonésie et du Vietnam. La capture de grenouilles sauvages est interdite en France. Mais, en Franche-Comté, des raniculteurs élèvent ces amphibiens dans des mares artificielles. Il s’agit cependant d’une production très limitée, destinée au marché local.

2- C’est à partir du XIIe que la consommation de cuisses de grenouilles est attestée en France : considérée comme un aliment maigre – comme d’autres « gibiers d’eau » (du castor aux poissons en passant par la sarcelle, la tortue, les escargots…) – la chair de grenouille était consommée par les moines : cela leur permettait de contourner l’interdiction de manger de la viande pendant le Carême ou le vendredi.

3- La rainette, quant à elle, a conservé une forme moins éloignée du latin « rana », mot probablement d’origine onomatopéique : ce serait une imitation du coassement de ce batracien.

4- faux amis : le substantif et adjectif français dévot/e se traduit en allemand par « Frömler/in » et « fromm ». L’allemand « devot », emprunté au français au XVIIe siècle et avec le même sens, est aujourd’hui synonyme de unterwürfig et se traduit en français par obséquieux, servile, exagérement humble.

5- Autre pays, autre animal ! L’équivalent allemand de la « grenouille de bénitier » est une « Tabernakelwanze » (littéralement : punaise de tabernacle) appelée en français « punaise de sacristie ».

« Oeil pour oeil, dent pour dent »

« L’Arabie Saoudite prise au piège de la loi du Talion

Lors d’une rixe, Abdoulaziz al Moutairi, un Saoudien de 22 ans, a eu l’épine dorsale brisée, le paralysant à vie. Comme l’y autorise la charia, il a demandé que son agresseur subisse le même sort que lui, une requête qui embarrasse la justice saoudienne. C’est pourquoi elle tente de persuader le plaignant de renoncer à sa demande et d’accepter une indemnisation financière. (article)

Cette loi de la « réciprocité » remonte, en fait, à bien plus loin que le Moyen Age. Elle est d’abord mentionnée dans le Code d’Hammourabi (1730 av. JC), roi de Babylone : § 196 : Si quelqu’un a crevé un oeil à un notable, on lui crèvera un œil. § 197 : S’il a brisé un os à un notable, on lui brisera un os. § 200 : Si quelqu’un a fait tomber une dent à un homme de son rang, on lui fera tomber une dent.

On la retrouve dans l’Ancien Testament. « Tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure ». (Livre de l’Exode, 21 : 23-25)

Le français a conservé le nom d’origine latine : c’est la loi du talion (ius talionis), mot dérivé de l’adjectif talis qui signifie « tel, pareil, même ». La punition infligée au coupable devait être équivalente, en nature et en gravité, au tort qu’il a causé. C’est le principe de la réciprocité.

« Auge um Auge… » – En allemand, cette loi est celle de la « revanche », de la « rétorsion » : die Wiedervergeltung (2), appelée aussi – dans la langue juridique – Retaliation.

Pour être au courant

1- Considérée comme contre-exemple de notre conception juridique moderne, la loi du talion est encore en vigueur dans les pays qui appliquent une version stricte de la charia, comme l’Arabie saoudite, l’Afghanistan ou le Nigeria.

En Arabie saoudite, dans les cas de « qisas » (réparation), d’autres peines ont été prononcées ces dernières années, comme l’énucléation, l’arrachage de dents, ainsi que la mort dans des affaires de meurtre.

2- « Vergeltung » vient de gelten (avoir cours, valoir), qui est attesté (au VIIIe siècle) sous la forme « geltan » en ancien haut allemand, avec le sens de « (zurück)zahlen, entschädigen, opfern, wert sein ».

C’est, en effet, un mot de la même famille que « Geld ». Le coupable doit « payer » au sens propre (indemniser financièrement la victime) ou figuré (subir les conséquences pénibles de son acte).

3- Dix-huit siècles après le Code d’Hammourabi, dans l’évangile selon Matthieu (5: 38-40), Jésus prône une réponse non-violente face à l’agresseur :

« Vous avez appris qu’il a été dit : ‘œil pour œil et dent pour dent’. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. »

Un précepte difficile à mettre en pratique…

détricoter ou déficeler ?

« Budget 2026 : le Sénat prêt à détricoter les ‘monstruosités’ fiscales votées à l’Assemblée. Alors que les travaux ont commencé à la chambre haute pour examiner la copie budgétaire du gouvernement, les sénateurs de la droite et du centre manifestent leur préférence pour les économies plutôt que pour les créations et hausses d’impôts. » Ils critiquent « les mesures qui conduisent à accroître la pression fiscale qui pèse sur nos concitoyens et sur nos entreprises. » (article du 5 novembre 2025)

Pas de tricoteuses (1) à l’Assemblée ! N’allez pas imaginer que ces messieurs du Palais Bourbon et du Palais du Luxembourg (en effet, les femmes ne représentent que 36,1% des députés et 36% des sénateurs) (2) manient des aiguilles à tricoter et, tels Pénélope (3), défont chaque matin les rangs tricotés la veille par leurs collègues de l’autre assemblée du Parlement !

« Détricoter », au sens figuré – et en particulier dans le domaine politique – signifie défaire, déconstruire, vider de sa substance.

Si les Français choisissent la métaphore du tricot (4), en allemand, on préfère évoquer la ficelle qui entoure le paquet.

« Regierung will Beamten-Lohnrunde 2026 aufschnüren. [Sie] lädt die Beamtengewerkschaft zu einem Gespräch, um über eine Reduktion des eigentlich bereits beschlossenen Gehaltsabschlusses für 2026 zu reden. » (article)

Le gouvernement autrichien souhaite « déficeler », donc « détricoter » – pour le revoir à la baisse – l’accord conclu à l’issue des négociations salariales avec les représentants des fonctionnaires.

Qui « tire les ficelles » dans la coalition « Türkis-Rot-Pink » autrichienne ? die Fäden ziehen – Manœuvrer autrui en restant soi-même dans la coulisse.

Pour être au courant

 

1- Sous la Révolution, le terme « Tricoteuses » désignait les femmes du peuple qui assistaient aux séances de l’Assemblée ou du tribunal révolutionnaire, voire aux exécutions à la guillotine, tout en tricotant – activité que, selon leurs maris, frères et pères, elles auraient mieux fait d’accomplir à la maison ! Faire la révolution n’empêche pas d’être macho…

2- Pourcentage d’élues au Palais Bourbon et au Palais du Luxembourg – 36,1 % des députés sont des femmes : cela représente 216 femmes sur les 577 sièges de l’Assemblée nationale pendant la 16ème législature (2022-2027). – 36 % des sénateurs sont des femmes. Depuis le renouvellement de septembre 2023, le Sénat compte 126 femmes et 222 hommes.

3- Bien sûr, l’épouse d’Ulysse tissait et ne tricotait pas, mais le verbe « détisser » n’existe pas !

4- « Tricot » est un diminutif du mot trique, un bâton gros et court, une sorte de gourdin dont on se sert pour battre qn. En vieux-francique, le verbe strikan dont il dérive avait le sens de frapper (voir l’anglais to strike, de même sens). Tricoter quelqu’un, c’était le rosser à coups de bâton. Au XVe siècle, le verbe prend – le sens de courir, sauter en remuant beaucoup les jambes (leur mouvement étant comparé à celui d’un bâton qu’on agite), – puis, à la fin du XVIe, le sens que l’on connaît aujourd’hui : « exécuter un ouvrage en mailles entrelacées, avec des aiguilles spéciales » (le va-et-vient des aiguilles est comparé à celui des jambes en mouvement). Nos aiguilles à tricoter sont des triques en version miniature. Au XVIIe siècle, les « broches » étaient des aiguilles à tricoter. Peu à peu le verbe « brocher » a été évincé par »tricoter ». Le verbe allemand stricken est, bien sûr, de la même famille.

l’infarctus et la farce…

« Dans les semaines qui suivent une crise de grippe ou de COVID, le risque d’infarctus du myocarde ou d’AVC peut augmenter considérablement, selon une étude publiée (le 29/10/2025) dans le Journal of the American Heart Association. La réponse naturelle du système immunitaire aux infections virales comprend la libération de molécules qui déclenchent et entretiennent l’inflammation et favorisent la tendance du sang à coaguler, [deux phénomènes qui] peuvent contribuer à expliquer l’augmentation du risque de crise cardiaque et d’accident vasculaire cérébral. » (article)

Nous aurait-on menti ? L’athérosclérose ne serait pas la cause principale des accidents vasculaires ? Ces histoires de dépôts graisseux qui bouchent nos artères ne seraient qu’une farce ?

Au sens propre du terme, c’est ce que semble indiquer l’étymologie du mot infarctus qui vient du participe passé latin infartum du verbe infarcire qui signifie … farcir, garnir, bourrer, remplir et donc, médicalement, obstruer le vaisseau, provoquant une insuffisance ou même une suppression totale de l’irrigation sanguine.

La suite de trois consonnes dans « infaRCTus » est difficile à articuler en français, c’est la raison pour laquelle, assez souvent,  ce mot est transformé – fautivement – en « inFRactus », avec permutation du A et du R, c’est-à-dire une métathèse qui crée une suite de phonèmes plus faciles à prononcer.

Ce déplacement de phonèmes est donc le résultat d’une certaine paresse articulatoire… ou de dyslexie.

L’interversion du A et du R est, en outre, favorisée par l’étymologie populaire qui rapproche cet « infractus » de la fracture, créant une image très parlante de cette pathologie.

Le mot « infractus » est (encore) considéré comme un barbarisme. Sera-t-il un jour légitimé par l’usage ? C’est ce qui s’est passé avec d’autres métathèses passées dans le langage standard aujourd’hui :

Deux exemples de métathèse consacrée par l’usage :

– le moustique (de l’espagnol mosquito) : attesté sous la forme « mousquitte » au tout début du XVIIe siècle dans un ouvrage d’entomologie, le terme est rapidement transformé, probablement sous l’influence du mot « tique ». Selon l’étymologie populaire, c’est une « mouche-tique » !

– le fromage vient de formaticus – ou plus exactement de caseus (1) formaticus, littéralement « fromage fait dans un moule ». L’italien formaggio et le français fourme rappellent la forme latine originelle.

Pour être au courant

1- L’allemand Käse, l’anglais cheese, mais aussi l’espagnol queso et le portugais queijo dérivent, par contre, du substantif latin « caseus« , et pas de l’adjectif  « formaticus« .

la lanterne rouge

« Indice mondial d’ingérence du lobby du tabac : la Suisse, lanterne rouge de l’Europe. La Suisse reste un paradis pour le lobby du tabac : dans ce nouvel indice, elle occupe l’avant-dernière place sur 100 pays étudiés. (…) L’industrie du tabac continue d’exercer une forte influence sur la politique. » (article)

En allemand, l’expression « rote Laterne » évoque plutôt le milieu de la prostitution et se réfère à la couleur des lanternes pendues autrefois à l’entrée des bordels et la lumière rouge diffusée à l’intérieur de ces établissements. (1)

La couleur rouge est, plus généralement, celle du « milieu » au sens criminel du terme, à savoir le monde du crime organisé qui vit de trafics illicites, du vol, des maisons closes

L’expression a donc une connotation nettement péjorative. C’est pourquoi, dans sa version germanophone, l’article est intitulé ‘Globaler Tabaklobby-Index: Schweiz bleibt Schlusslicht Europas’.

En français, l’expression « lanterne rouge » est en premier lieu associée à la dernière place d’une course sportive, en particulier cycliste, comme le Tour de France. (2) La « lanterne rouge » du Tour de France était un trophée très recherché à cause de l’intérêt médiatique qu’il suscitait. En outre, cette place permettait à son « vainqueur » de toucher des primes spéciales et de faire un tour d’honneur en portant la fameuse lanterne à l’arrivée de la dernière étape. (3)

Par extension, l’expression désigne aujourd’hui le dernier d’une compétition ou d’un classement, comme celui de « l’indice mondial d’ingérence du lobby du tabac » évoqué ci-dessus.

A l’origine, la « lanterne rouge » n’a rien à voir avec le monde du cyclisme, mais avec celui du rail : le dernier wagon d’un convoi ferroviaire doit se signaler par un feu rouge. Au début de l’histoire des chemins de fer, c’était une lampe à huile.

C’est également de là que viennent les feux arrière des véhicules automobiles modernes : les premiers véhicules motorisés avaient seulement des phares à l’avant. La couleur rouge actuelle des feux arrière, héritée du système des lanternes rouges des trains, s’est imposée dans les années 1910 en France.

Pour être au courant

1- L’expression apparaît d’abord aux États-Unis en 1890 sous la forme « red light district » : elle est utilisée pour désigner une zone de commerce de la prostitution. En français, c’est un « quartier chaud » (Rotlichtviertel).

En réalité, cette association entre la couleur rouge et la prostitution remonte à beaucoup plus loin : cela viendrait d’un épisode de l’Ancien Testament (Livre Josué 2, 18 ; 6, 25) dans lequel la prostituée Rahab a accueilli les deux espions israélites envoyés par Josué. En échange de ce service, elle a été la seule à échapper à la destruction de Jéricho en plaçant une écharpe rouge à sa fenêtre pour signaler qu’il fallait épargner sa maison.

2- le verbe « lanterner » signifie « traîner », « perdre son temps à des choses futiles et sans intérêt » = herumtrödeln.

3- Terminer dernier de cette compétition demande parfois un certain talent car le coureur ne doit pas dépasser le «délai de carence», c’est-à-dire le temps maximal accordé pour terminer une étape, délai au-delà duquel il est éliminé. En 1980, le coureur autrichien Gerhard Schönbacher – originaire de Mellach – a réussi « l’exploit » de terminer, pour la deuxième fois consécutive, à la dernière place du classement général final !

Mise en bière d’une bière belge

Un pan de l’histoire brassicole bruxelloise s’effondre : mise en bière de la gueuze Belle-Vue…        (article) Après 75 ans d’existence, AB InBev met un terme à la production de sa Gueuze Belle-Vue [dont] les ventes ne cessaient de chuter.

Il y a bière et bière Il arrive qu’une personne trop portée sur la bouteille (de bière ou d’une autre boisson alcoolique) soit mise en bière – c’est-à-dire enterrée – prématurément, tandis que la bière, elle, est mise en bouteille.

Il est plus rare de parler de la « mise en bière » d’une chose (1), en l’occurrence d’une sorte de bière. Mais le journaliste n’a pas pu résister à utiliser le jeu de mots.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, dans cette expression, le mot « bière » n’a aucun rapport étymologique avec le domaine de la brasserie ni de la boisson en général. Cette bière-là est un synonyme familier de cercueil depuis la fin du XIIe siècle.

A l’origine, le mot désigne un simple brancard servant à transporter les morts. Comme cette couche était souvent ensevelie avec le défunt – par exemple en période d’épidémie de peste, ou parce qu’on ne pouvait pas lui payer une sépulture moins rudimentaire, comme les sarcophages réservés à la population aisée – le terme a peu à peu pris le sens de cercueil.

Si « bière » a été choisi comme Mot du Jour, c’est – vous vous en doutez bien – qu’il doit avoir un rapport étymologique avec l’allemand. En effet, bière vient du francique bëra dont dérive également l’allemand Bahre (civière, brancard par l’intermédiaire de bêra (gothique) → bara (ancien haut allemand) → bâre (moyen haut allemand), de l’ancien verbe beran (tragen / porter).

En allemand moderne, une civière s’appelle Tragbahre. Les deux éléments constitutifs du mot ont la même signification : c’est donc, littéralement, un « porte-porte ».

Beran a également donné naissance (et c’est bien le cas de le dire…) au verbe gebären (enfanter, donner le jour à un enfant, le mettre au monde après l’avoir porté) et à Geburt (naissance).

De la naissance à la mise en bière, l’alpha et l’oméga…

Pour être au courant

1- On parle rarement de la « mise en bière » d’une chose mais, comme en allemand, le verbe enterrer / begraben s’utilise aussi au sens figuré : enterrer un projet, c’est l’abandonner définitivement ; enterrer une affaire, c’est la faire oublier en n’en parlant plus. Dans les deux langues, on parle – souvent de façon ironique – d’un « enterrement de première classe » = « eine Beerdigung erster Klasse », pour qualifier l’abandon définitif d’un projet ou la mise à l’écart d’une personne.

2- Brancard vient de branche. Le mot désigne chacune des barres de bois entre lesquelles est placé le cheval qui tire une voiture, ou le porteur d’une litière (où le passager est allongé) ou d’une chaise à porteurs (où le passager est assis).

Investiture et inauguration

La cérémonie d’investiture du 47ème président des Etats-Unis (lundi 20/01/2015) a été déplacée à l’intérieur du Capitole en raison du froid polaire attendu à Washington.

Un « vent arctique » (venu du Groenland ?) a jeté un froid sur les festivités et sur les 220 000 sympathisants du président qui s’étaient procuré des billets, mais qui n’ont pas pu suivre la cérémonie en direct : en effet, la Rotonde du Capitole ne pouvait accueillir que quelques centaines d’invités triés sur le volet.

Qualifiée d’investiture dans la presse francophone, cette cérémonie est désignée sous le nom d’inauguration dans les médias anglophones et certains journaux en langue allemande.

En français moderne, le terme inauguration (1) se définit comme le « fait de célébrer l’achèvement (d’un monument, d’un aéroport, d’une statue), de mettre officiellement en service (quelque chose à usage public) par une cérémonie solennelle. (CNRTL)

Le mot ne s’applique pas – ou plus – au fait d’introduire solennellement une personne dans sa nouvelle et haute fonction. Cependant, jusqu’au XIXe siècle, inauguration était synonyme d’intronisation, une cérémonie religieuse du sacre ou du couronnement d’un souverain, ou d’investiture d’un haut dignitaire.

Et c’est dans ce sens-là que le mot est passé du français à l’anglais au milieu du XVIe siècle, et qu’il a conservé cette signification jusqu’à aujourd’hui, à savoir : « ceremonial investiture with office; act of solemnly or formally introducing or setting in motion anything of importance or dignity« .

La cérémonie d’investiture / inauguration du président des Etats-Unis a conservé en partie son caractère religieux : (2) Donald Trump a prêté serment sur la Bible – ou plus exactement sur deux Bibles. (3).

Le terme investiture (4) qui se définit comme une procédure officielle d’attribution d’un pouvoir ou d’une fonction (Amtseinführung), vient du latin investitura, dérivé du verbe investire qui signifie « revêtir ». En effet, au Moyen-âge, le vêtement ou tout élément de la tenue d’un haut personnage était souvent le symbole du pouvoir conféré (vêtements liturgiques, toge de magistrat, couvre-chef particulier, uniforme militaire)

On retrouve ce lien entre vêtement et fonction dans l’expression « jn mit einem Amt bekleiden », qui possède une origine comparable à « investir qn d’une fonction » et qui s’applique au domaine séculier.

Pas de code vestimentaire particulier pour le président des Etats-Unis lors de la cérémonie d’investiture de nos jours. John Kennedy est le dernier président à avoir porté une jaquette et le chapeau haut de forme de rigueur à cette occasion.

Etre le héros d’une cérémonie d’investiture est donc tout le contraire de « se prendre une veste » !


Pour être au courant

1- inauguration est dérivé du bas latin inauguratio : consécration d’un lieu ou d’une personne par une cérémonie solennelle. Il vient donc comme lui d’augure. Dans la religion romaine, l’augure était :
– un prêtre chargé d’interpréter les phénomènes naturels considérés comme des présages (vol des oiseaux, foudre, prodiges…) (lien) ;
– cette pratique divinatoire ;
– le message – de bon ou de mauvais augure envoyé par les dieux.

L’inauguration d’un lieu ou d’un important personnage, célébrée par un augure, pouvait avoir lieu si les auspices divins étaient favorables. C’était une légitimation divine. (lien)

2- Le mot « serment » (Eid) est d’ailleurs dérivé de « sacrement ».
La prestation de serment = die Angelobung, Vereidigung = swearing-in ceremony :
– « Je jure solennellement de remplir fidèlement les fonctions de président des États-Unis et, dans toute la mesure de mes moyens, de sauvegarder, protéger et défendre la Constitution des États-Unis ».

3- Comme lors de sa première investiture en 2017, Donald Trump a prêté serment sur deux bibles :
– celle utilisée par Abraham Lincoln lors de sa première « inauguration » en 1861,
– celle offerte par sa mère en 1955, lorsqu’il avait 9 ans. (lien)

Bien que non obligatoire, la prestation de serment est ancrée dans la tradition américaine. Franklin Pierce est le seul président des Etats-Unis (de mars 1853 à mars 1857) à avoir remplacé « je jure » par « j’affirme », ce qui est autorisé par la Constitution. (lien)

4– L’allemand connaît aussi le terme « Investitur » (littéralement Einkleidung) mais ne l’utilise plus que dans le contexte historique de la Querelle des Investitures qui a opposé la papauté et le Saint-Empire romain germanique entre 1075 et 1122.

Limogeage

« Un limogeage à grande échelle. L’administration du nouveau président américain, Donald Trump, a demandé vendredi 24 janvier aux agences fédérales américaines de fermer [d’ici 60 jours] l’ensemble de leurs bureaux chargés de promouvoir la diversité et la justice environnementale. » (article)

Ce licenciement (1) de grande envergure dans les services publics américains est annoncé deux jours après la décision de placer en congés forcés tous les employés travaillant au sein de l’administration fédérale dans des programmes de DEIA (Diversité, Équité, Inclusion et Accessibilité).

Le limogeage d’un haut fonctionnaire, c’est son renvoi sans préavis. Il est relevé, avec effet immédiat, de ses fonctions. Le verbe « limoger », qui apparaît au début de la 1ère Guerre mondiale, a bel et bien un rapport avec la ville de Limoges, comme la baïonnette avec celle de Bayonne. (2)

Dès août 1914, jugeant que de nombreux officiers ont causé les premiers échecs militaires du fait de leur incompétence, le général Joffre, commandant en chef de l’armée française, décide de relever 40% des hauts gradés de leur commandement. Le ministre de la Guerre, Adolphe Messimy, choisit de les éloigner du front et de Paris où, selon lui, « ils n’auraient fait que clabauder », et les assigne à résidence dans la 12ème région militaire, où se trouve Limoges.

C’est ainsi que cette mesure disciplinaire a donné naissance au verbe « limoger ». En réalité, seuls 12 officiers ont été envoyés à Limoges, les autres ont résidé dans d’autres villes de cette région militaire. Mais c’est le verbe « limoger » qui est passé dans l’usage, et pas « toulouser » ou « angoulemer »…

Les verbes « limoger » ou « congédier », qui appartiennent à un registre élevé, ont de nombreux équivalents plus familiers comme « virer » (« to fire » en anglais et « feuern » en allemand) (3), ainsi que « flanquer à la porte » ou « dégommer ».

Ce dernier verbe possède une étymologie surprenante : il n’a rien à voir avec la gomme qui, au sens premier du terme, désigne une « substance mucilagineuse et transparente, provenant de l’exsudation naturelle ou provoquée de certains végétaux. »

Il se réfère à une coutume des anciens Francs qui « décomaient » les rois qu’ils avaient déposés : c’est-à-dire qu’ils les tondaient, ils leur coupaient leur – longue – chevelure (coma en latin (4), symbole de pouvoir et de force. « Décomés » : c’est le sort qu’ont connu par exemple les rois Thierry III (VIIe siècle) et Childéric III (VIIIe siècle), un souverain qui, en outre, a été enfermé dans un couvent. (5)

Les 162 généraux et colonels (sur un total de 400) « limogés » par Joffre entre le 2 août (date de la mobilisation) et le 31 décembre 1914, n’ont été ni tondus ni claustrés. On a même nommé certains d’entre eux un poste d’égale valeur, mais purement symbolique, afin de les neutraliser.

Le coup de balai trumpiste ou trumpien (les deux adjectifs sont employés indifféremment dans la presse française) pourrait, par contre, faire des dizaines de milliers de victimes parmi les fonctionnaires américains qui risquent fort de ne pas être « recasés ».

Pour être au courant

1- licencié : un participe ambigu que l’on peut interpréter de deux manières : qui a été congédié, ou qui possède un diplôme de licence, qui est titulaire d’une licence.

2- le mot « baïonnette » est attesté depuis 1572 en français et depuis le début du XVIIIe siècle en allemand : das Bajonett. La ville de Bayonne (Pays basque) possédait aux XVIe et XVIIe siècles d’importantes fabriques d’armes et de coutellerie.

3- to fire est l’un des verbes préférés de Donald Trump. Chacun connaît sa formule « you are fired ! » Le passage du sens propre de « to fire »  (« faire du feu et l’entretenir » ou « mettre le feu », attesté vers 1200) au sens figuré  (« virer, jeter à la porte, renvoyer qn », attesté en 1877) s’est fait par l’intermédiaire de « faire feu, tirer un coup de feu sur qc » (vers 1520), puis « jeter, envoyer avec force, flanquer (un coup, une gifle) » (schmeißen). L’allemand « feuern » a connu la même évolution : au sens figuré (jn entlassen), c’est un calque de l’anglais.

4- « coma« , (du grec « kome » : cheveux, crinière), a donné, par l’intermédiaire de l’adjectif « cometes, -ae » (qui est chevelu), le mot « comète ». La « coma » ou « chevelure » de la comète est l’enveloppe nébuleuse qui se forme autour du noyau de l’astre lorsqu’il passe près du soleil.

5- Depuis toujours, une abondante chevelure est un symbole de puissance, de pouvoir : privé de sa chevelure pendant son sommeil par Dalila, Samson est désarmé. Une longue chevelure conférait aux rois francs du haut Moyen âge une force magique divine.

Les tondre était non seulement une humiliation mais aussi une forme de mutilation puisque la « décalvation » pratiquée par les Mérovingiens consistait à scalper la victime, c’est-à-dire à enlever des lambeaux de cuir chevelu à l’aide du scramasaxe, un long couteau sans manche, appelé Sax en allemand.) (lien)

Suzette et Georgette : une histoire de crêpes

La crêpe et le crêpe (1) : ces homophones homographes ne sont pas synonymes et n’ont pas le même genre. Ils possèdent pourtant une étymologie commune.

En France, pas de Chandeleur sans crêpe, LA crêpe, cette « mince couche de pâte de forme ronde, cuite à la poêle ou sur une plaque de fonte, que l’on consomme nature ou fourrée d’une garniture sucrée ou salée » (CNRTL).

Elle doit son nom à l’aspect ondulé et friselé qu’elle prend à la cuisson, et qui rappelle l’apparence DU crêpe, une « étoffe, généralement de laine ou de soie, plus ou moins légère et transparente dont la texture grenue est obtenue par une forte torsion des fils » (CNRTL).

Mais d’où vient le nom de la crêpe Suzette, ce grand classique des desserts français ? Accompagnée d’une sauce à base de sucre caramélisé et de beurre, avec du jus d’orange, du zeste (d’orange ou de citron) et de la liqueur Grand Marnier, elle est aujourd’hui le plus souvent servie flambée, ce qui n’était pas le cas pour la recette d’origine, imaginée par Auguste Escoffier, chef de cuisine du « Grand Hôtel de César Ritz à Paris » (2).

Selon la légende la plus répandue, la version « Suzette » serait le fruit d’un « accident culinaire » (3) : un apprenti-pâtissier du Grand Café de Monte-Carlo servait des crêpes au Prince de Galles, le futur roi d’Angleterre Édouard VII. Il aurait enflammé l’alcool (Grand Marnier ou Curaçao, selon les versions) par mégarde. Bon prince, « Bertie » (4) ne lui en a pas voulu de cette maladresse qui n’a pas fait de victime : après avoir dégusté cette création, il aurait même suggéré de lui donner le « petit nom » de la jeune femme qui l’accompagnait, Suzanne Reichenberg.

C’est à un petit-fils de Bertie, un autre prince de Galles, qu’on doit le nom de l’étoffe dite « prince-de-galles » (Prince of Wales check) (5). Ce tissu, généralement en laine, est formé de petits carrés de couleurs, reliés entre eux par des effets de rayures verticales et horizontales. Le futur Edouard VIII l’adopte dans les années 1920.

Cet Edouard-là, né en 1894, a connu son arrière-grand-mère, la reine Victoria, décédée en 1901, après avoir porté pendant 40 ans le deuil de son mari, le prince Albert. C’est elle qui a imposé à la cour d’Angleterre des règles strictes concernant le deuil, en particulier le port d’un voile de crêpe noir pendant la période dite « de grand deuil ».

Jusqu’au début du XXe siècle, le crêpe noir symbolise le deuil, porté comme voile par les femmes, comme ruban sur un chapeau ou comme brassard par les hommes.

Le crêpe dit « georgette », qui a un tissage plus serré que le crêpe « normal » et qui est généralement un tissu de soie, ne doit pas son nom au roi George (ni George V, petit-fils de Victoria, ni George VI, père de la reine Elisabeth) mais à Georgette de la Plante, une modiste et couturière parisienne, célèbre dans les années 1910-1920 pour ses immenses chapeaux (illustration), et dont le nom (mais pas le prénom…) est aujourd’hui tombé dans l’oubli, contrairement à celui de sa contemporaine Coco Chanel.

Pour être au courant

1- LA crêpe et LE crêpe, tout comme l’adjectif « crépu » – qui se rapporte aux cheveux – dérivent du latin « crispus » (frisé, ondulé).

2- L’hôtel 5 étoiles appelé aujourd’hui « Ritz Paris » et situé place Vendôme (dans le 1er arrondissement) a été fondé en 1898 par l’hôtelier suisse César Ritz, en collaboration avec le chef Auguste Escoffier.

3- La ganache, la tarte Tatin, le Roquefort… : des mets ou aliments découverts – selon la légende -par hasard, par sérendipité.

4- Bertie : surnom du fils aîné de la reine Victoria : Albert est resté prince héritier pendant 60 ans avant de devenir roi (cela vous rappelle quelqu’un ?) sous le nom d’Édouard VII. Tenu à l’écart du pouvoir pendant le long règne de sa mère et très francophile, il profitait de chaque occasion pour se rendre en France (à Paris, Biarritz, Cannes, Trouville…) et à Monaco. Le plus souvent sans son épouse Alexandra, mais en compagnie d’une de ses nombreuses maîtresses.

5- le « prince-de-galles » : ce genre de motif a été créé à l’intention des grands propriétaires fonciers anglais établis en Écosse (dans le village d’Urquhart, près d’Inverness) et qui n’avaient pas droit au tartan, le motif des clans, mais souhaitaient cependant habiller leur personnel avec un tissu au dessin personnalisé et bien identifiable.

du mousse (1) au menu

« Il était un petit navire » parle de cannibalisme, pensez-y avant de le chanter à vos enfants ! (lien)

Cette comptine traditionnelle, chantée sur un air guilleret et entraînant depuis le XVIe siècle, n’est pas aussi anodine qu’elle n’en a l’air. En effet, les paroles évoquent explicitement une pratique qui n’était pas étrangère au monde de la marine, de la Renaissance (début des grands voyages maritimes intercontinentaux après la découverte des « Indes occidentales » en 1492) jusqu’au XIXe siècle, à savoir l’anthropophagie. (2)

Si le titre de la chanson a été modifié, passant de « La courte paille » à « Il était un petit navire », le texte est resté le même : l’équipage d’un navire en perdition décide de désigner « à la courte paille » (3) – c’est-à-dire de tirer au sort – le marin qui « sera mangé », permettant ainsi à ses compagnons de survivre. « Le sort tomb[e] sur le plus jeune », le petit mousse, et les autres membres de l’équipage se disputent sur la manière de le cuisiner : « On cherche alors à quelle sauce / Le pauvre enfant se-, se-, sera mangé / L’un voulait qu’on le mît à frire. / L’autre voulait le fricasser ». (texte de la chanson)

Vous connaissez probablement l’isue heureuse de cette tragédie : le malheureux petit marin adresse une prière à la Vierge Marie qui l’exauce : des milliers de poissons sautent sur le bateau. L’équipage affamé va pouvoir se nourrir, et le petit mousse est sauvé.

Au temps de la marine à voile, les mousses – des jeunes marins souvent enrôlés sur les bateaux parfois dès l’âge de 7-8 ans, mais le plus souvent entre 12 et 16 ans – étaient le plus souvent les souffre-douleur de l’équipage, considérés parfois comme de véritables esclaves, chargés de toutes les corvées à bord (lien).

Le terme « mousse », attesté sous la forme « mosse » en 1515 (l’année où apparaît le « cannibale » dans la langue française…) et défini comme un « jeune apprenti marin ». Il vient de l’espagnol « mozzo » qui désigne d’abord un « garçonnet » (à la fin du XIIe siècle), puis un « jeune homme » (au milieu du XIVe siècle), et qui dérive lui-même du latin « muttiu » (littéralement « émoussé »), à cause de la coutume qui consistait à raser la tête des jeunes garçons et des jeunes gens. (4)

L’allemand « Moses » – qui désigne, lui aussi, un jeune marin – a-t-il un lien étymologique avec le « mousse » français ? Malgré une certaine ressemblance phonétique, ces deux termes n’ont pas la même origine. « Moses » se réfère au nom du patriarche hébreu « Moïse » (Moses en allemand), qui signifie littéralement « sauvé des eaux ».

Moïse, un moussaillon malgré lui qui aurait vécu – et survécu à un risque de naufrage – il y a quelque 3 500 ans…

Pour être au courant

1- deux homographes homophones : le mousse, un jeune marin (Schiffsjunge, Moses) ≠ la mousse : Moos, Schaum.

2a- le mot cannibale – attesté en français en 1515 – vient de l’arawak (langue de la région des Caraïbes) « caniba ». Il désigne un anthropophage des Caraïbes avant de prendre le sens plus général que nous lui connaissons aujourd’hui.

2b- anthropophagie et cannibalisme :
– le cannibalisme, défini comme le fait de manger des individus de sa propre espèce, n’est pas spécifiquement humain ;
– l’étymologie d’anthropophagie (‘consommation d’êtres humains’) restreint cette notion aux êtres humains.

2c- Le célèbre tableau de Théodore Géricault, « Le Radeau de La Méduse », illustre l’histoire d’un naufrage suivi d’un cas d’anthropo-phagie datant de 1816. (lien)

3- « tirer à la courte paille » : ausknobeln, Hälmchen ziehen.
Cette pratique de désignation par le sort se retrouve dans l’expression allemande « den Kürzeren ziehen » (littéralement : ‘tirer le/la plus court/e’). Dans différentes cultures, la décision était / est prise à l’aide de brins de paille, de bâtonnets. Celui qui tire la paille, l’allumette, le bâtonnet le/la plus court/e a perdu ou a tort.

4- Selon l’Ancien Testament (Livre de l’Exode 2, 1-10), Pharaon ordonne de tuer tous les enfants hébreux mâles. Une femme juive du nom de Yokèbed, qui vient d’accoucher d’un petit garçon, espère lui sauver la vie en le couchant dans une corbeille en jonc qu’elle dépose sur le bord du Nil.
La fille de Pharaon qui se baigne ce jour-là dans le fleuve, découvre le nourrisson. Elle le sauve et le confie à une nourrice qui n’est autre que Yokèbed ! Moïse sera élevé à la cour de Pharaon et conduira le peuple hébreu jusqu’à la Terre Promise.

5- Jusqu’à leur entrée dans la vie adulte, les jeunes Romains avaient le crâne rasé, tout comme les esclaves. C’était tout le contraire chez les Celtes, et donc les Gaulois. Lorsqu’ils faisaient prisonniers des guerriers gaulois, les Romains les tondaient pour les humilier.

Encore aujourd’hui dans l’armée et la marine françaises, la réglementation « capillaire » varie selon le grade : alors que les jeunes recrues – les mousses d’autrefois – doivent adopter la coupe ultra-courte, les militaires haut-gradés peuvent porter des cheveux un peu plus longs.

Carnaval : un véritable raz-de-marée
dans les rues de Cherbourg

Dans les pays germanophones – mais aussi dans certaines villes de France comme en témoigne l’article (lien
– le Carnaval bat son plein les deux jours précédant le Mercredi des Cendres.

En Autriche, le dernier lundi avant le Carême s’appelle « Rosenmontag » et, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cette dénomination n’a probablement aucun rapport avec les roses…

Le terme est attesté pour la première fois au tout début des années 1830, à Cologne, ville célèbre pour son Carnaval au moins depuis le XIIIe siècle.

Selon les lexicologues, « Rosenmontag » vient du moyen allemand occidental « rosen », un verbe écrit et prononcé « rasen » en allemand moderne, et synonyme de « tollen, toben », c’est-à-dire « se déchaîner, être en furie, faire rage ». Il décrit bien l’atmosphère très animée de la fête et les réjouissances endiablées, parfois débridées, auxquelles se livrent les Carnavaliers qui déferlent dans l’espace public comme un raz-de-marée.

Si le français n’a pas de terme spécifique pour qualifier ce dernier lundi du temps de Carnaval, il existe cependant un point commun entre le verbe allemand « rasen » et le raz-de-marée.

Le « raz », tout comme « rasen » viennent du verbe « rāsa » qui signifie en vieux norrois « s’élancer avec force et impétuosité » et qui a donné le substantif « ras » (courant d’eau, course).

Et quel est le rapport avec Cherbourg, en dehors du « raz-de-marée » humain qui submerge la ville au moment du Carnaval ?

Elle se trouve à l’extrémité nord du département de la Manche (Basse-Normandie), dont la pointe ouest est longée par un courant de marée, le plus puissant d’Europe : le Raz Blanchard (1) qui s’engouffre dans le détroit situé entre le cap de la Hague et l’île anglo-normande d’Aurigny (carte).

Pour être au courant

1- Appelé Alderney Race en anglais, le Raz Blanchard  rejoint plus au sud le Passage – ou Canal – dit « de la Déroute ». Cette passe doit son nom tragique aux nombreux naufrages qui s’y sont produits, en raison de la dangerosité de la navigation dans ce secteur maritime où se rencontrent différents courants, un risque aggravé par la violence du vent, la présence d’écueils sous-marins et un marnage de plus de 14 m, soit l’un des plus grands du monde.

Quant au nom de « Blanchard », il vient probablement du fait que la mer, dans ces  parages, est le plus souvent toute blanche à cause de l’écume des vagues déferlantes.

Le « ciné-maille » : se faire une toile en tricotant

« Le Votiv Kino, un cinéma d’art et essai du centre de Vienne, propose depuis décembre [2024, et chaque mois] des ateliers « tricot-ciné », auxquels participent des centaines de cinéphiles venus « se relaxer », « se retrouver » et « se reconnecter au réel ». Ce « ciné-maille » est la dernière trouvaille du secteur pour diversifier l’offre et [concurrencer] les plateformes [de vidéo en streaming]. Pour éviter les erreurs de tricotage, une lumière tamisée reste allumée durant la projection, ce qui favorise aussi l’échange. » (article)

« Se faire une toile », en langage familier, signifie « aller au cinéma ». La toile, c’est le grand écran des salles de cinéma. On retrouve cette idée de « toile » dans l’allemand « Leinwand » (1).

Toile et tricot – Si le tissage (entrecroisement de fils de chaîne et de trame) remonte à plusieurs millénaires, la technique du tricot (entrelacement de mailles) semble beaucoup plus récente. (2)

L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’elle a été inventée au Moyen-Orient et s’est diffusée ensuite dans l’Europe méridionale via les conquêtes arabes (en Espagne, au Portugal, en Sicile).

Au XIIIe siècle, cette pratique est encore « exotique » : ainsi, les tricoteurs professionnels employés à la cour du roi d’Espagne, étaient de confession musulmane. A Paris, la Guilde (des tricoteurs) de saint Fiacre est fondée seulement en 1527. Mais, à cette époque là, on ne « tricotait » pas : on « brochait » (le mot « broche » désignant l’aiguille à tricoter) ou on « travaillait à l’aiguille ».

Le verbe « tricoter » avait un tout autre sens : dérivé de « tricot », lui-même diminutif de « trique » (un gros bâton, un gourdin), il signifiait « battre avec des bâtons ».

Au XVe siècle, « tricoter » est synonyme de courir, sauter, remuer vivement et rapidement les jambes – ou les pattes – celles-ci étant comparées à des bâtons. (4)

C’est seulement à la fin du XVIe siècle, avec la diffusion de la technique du tricot, que le verbe a pris le sens de « exécuter un ouvrage en mailles entrelacées, avec des aiguilles spéciales », par analogie entre le mouvement des aiguilles et celui des jambes.

A la française ou à la continentale ?
Lors des séances de ciné-maille, la salle de projection du Votiv Kino bruit du cliquetis des aiguilles des spectatrices (et des rares spectateurs) qui, visiblement (vidéo), tricotent « à la continentale », c’est-à-dire en tenant les aiguilles sous la main (comme un couteau) et en guidant le fil de la main gauche (s’ils sont droitiers), alors qu’en France on le guide avec l’index droit (vidéo). Autrefois, on tenait les aiguilles au-dessus de la main (comme un stylo) mais, là, la méthode « continentale » semble gagner du terrain.

Le tricot-spectacle
Cette combinaison entre spectacle et tricot, anodine en Autriche, pourrait rappeler en France des événements de sinistre mémoire : sous la Révolution française, pendant la Terreur, on appelait « Tricoteuses » les femmes qui assistaient aux séances de la Convention nationale, ou du Tribunal révolutionnaire, mais aussi aux exécutions capitales, autour de la guillotine, tout en tricotant. (Selon certains historiens, ce serait un mythe créé par la Contre-Révolution au début du XIXe siècle, largement propagé par la presse anglaise, et toujours très vivant dans l’imaginaire collectif.)

Pour être au courant

1- Leinwand a connu une évolution sémantique similaire à celle de « toile », un mot qui a pris successivement différents sens :
– étoffe robuste, surtout de lin (XIIe siècle)
– support d’une œuvre peinte (début du XVIIe siècle),
puis l’oeuvre, la peinture elle-même,
– rideau d’un théâtre, séparant la scène du public (fin du XVIIe siècle),
– écran de cinéma, surface de projection (fin du XIXe siècle).
Les premiers films étaient projetés sur une grande toile blanche fixée au mur. (1895, la première séance publique payante du cinéma des Frères Lumière à Paris).
Ce « grand écran » est opposé au « petit écran » de la télévision, surnommé « l’étrange lucarne » par Le Canard enchaîné au début des années 1960.

2- La technique du tissage s’est développée sur le modèle de la vannerie et du tressage.
Le tricot, lui, a été inspiré par le modèle des mailles de filets (de pêche, par exemple)

3- En ancien français, une « estrique » était un bâton que l’on passait sur une mesure pour faire tomber le grain excédant, comme on le fait aujourd’hui avec un couteau pour mesurer une « cuillerée rase », par exemple de levure ou de cannelle.
Le verbe allemand « streichen » appartient à la même famille que « estriquier » (dérivé du vieux francique « strikan » = frapper).

L’expression « gestrichen voll » s’utilise encore en cuisine pour désigner une mesure rase (c’est-à-dire le contraire de « bombée »)
L’expression figurée « die Nase gestrichen voll haben » signifie en avoir ras-le-bol, en avoir marre, en avoir soupé… parce que « la mesure est comble » : on n’en supportera pas plus !

4- Aujourd’hui, dans le jargon du cyclisme, on dit qu’un coureur « tricote » lorsqu’il roule avec une fréquence de pédalage élevée – et remue donc rapidement les jambes – parce qu’il reste sur un petit développement.

Rasantes Remis zwischen Sturm und Austria

La rencontre entre les clubs de foot de Graz et de Vienne, respectivement premier et second de la Première division autrichienne, s’est terminée par un match nul : 2 à 2.

Et ce n’était en aucun cas une partie rasante !

Car, « se raser », au sens figuré (1), c’est s’ennuyer, s’embêter « à cent sous l’heure » ou « comme un rat mort » (comme on disait autrefois).

Ce match entre Sturm et Austria n’avait rien d’ennuyeux (du moins pour les amateurs de foot). Pourtant l’adjectif allemand « rasant », employé dans ce contexte au sens de « aufregend, spannend, attraktiv, vient du verbe français « raser » qui, utilisé à l’origine dans le domaine de la balistique, signifie « passer très près (d’une ligne ou d’une surface), frôler qc » : une balle rasante, un tir rasant a une trajectoire presque horizontale. (2)

Emprunté par l’allemand au XVIIIe siècle dans ce sens-là, l’adjectif « rasant » est employé depuis le début du XXe siècle dans les sports de balle comme le foot : ein rasanter Ball ist « flach geschossen ».

Sous l’influence du verbe allemand « rasen », l’adjectif « rasant » a pris le sens courant de « schnell, schnittig », puis – plus récemment – celui de « attraktiv, spannend ».

L’adjectif employé dans le titre « Rasantes Remis » exprime ces deux qualificatifs : c’était un match passionnant, à l’issue pleine de suspense et au rythme trépidant.

C’était pourtant une partie sans gagnant, « ein Remis »… comme on dit en allemand, mais pas en français !
Synonyme de « unentschieden », le mot désigne une partie, un match dans lequel il n’y a pas de vainqueur. Il vient du domaine des échecs où « Remis » est synonyme de « Patt » (le pat en français) : la partie est indécise, la décision est remise à plus tard, à l’occasion d’une nouvelle rencontre.

Ce participe passé du verbe « remettre » (3), bien qu’emprunté au français, n’est pas utilisé comme substantif dans sa langue d’origine. Un match sans vainqueur, comme celui qui a opposé Sturm à Austria est un « match nul ». (4)

Pour être au courant


1- raser
: le sens figuré et familier de « ennuyer, importuner qn par des propos oiseux » est attesté à partir du milieu du XIXe siècle.
– Selon Littré, « raser qn », au sens figuré, c’est « dans l’argot des artistes actuels, contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des des discours ennuyeux. »
« La métaphore vient du barbier qui vous tient dans son fauteuil et vous force à entendre ses bavardages pendant qu’il opère ».
– Cette explication est controversée, mais la référence à la barbe est indiscutable. En effet, les adjectifs « rasant » et « rasoir » (substantif employé comme adjectif) sont synonymes de « barbant » et proches des interjections « la barbe ! » ou « quelle barbe ! » qui, tous, dérivent de l’adjectif « rébarbatif » qui signifie
– « revêche, à la mine peu aimable ou peu engageante » lorsqu’il s’agit d’une personne,
– ou « ennuyeux, qui manque d’attrait, peu plaisant » lorsqu’il s’agit d’une chose, par exemple « un sujet rébarbatif ».

A l’origine (fin du XIVe siècle), rébarbatif signifie « au poil hérissé, qui rebute » : il peut qualifier un animal ou un humain.
Il dérive du verbe rebarber qui signifie littéralement « se dresser barbe contre barbe », comme un animal qui hérisse ses poils pour impressionner son ennemi ou son rival), donc s’opposer, repousser.
L’équivalent allemand de « rébarbatif », kratzbürstig, se réfère à la même image, celle d’un humain et d’un animal qu’il vaut mieux ne pas prendre à rebrousse-poil.

2- raser qc ou qn au sens d’effleurer, frôler se retrouve dans les expressions suivantes
– « raser les murs » : marcher le plus près possible du mur en se dissimulant, se protégeant. Se faire humble, passer volontairement inaperçu.
survoler en rase-mottes : à très basse altitude, littéralement « en frôlant les mottes de terre = in Tiefflug.

3 – Voir l’expression : « ce n’est que partie remise.
L’allemand a emprunté le substantif « Remise » au français au XVIIIe siècle pour désigner un entrepôt, un garage couvert destiné à abriter des véhicules : des carrosses ou des calèches, puis des trains et des tramways à partir du milieu du XIXe siècle.
C’est un sens aujourd’hui vieilli dans les deux langues où une « remise » se définit plutôt comme un abri, un débarras où sont rangés des instruments, des objets divers (Geräteschuppen).
Cependant, à Graz, le terme est toujours utilisé : la GVB remise (abstellen) ses trams dans deux « Remisen » (dans la Steyrergasse et la Eggenberger Straße).

4 – au sens figuré du terme, un match nulvoire » « nul de chez nul » – est sans intérêt et ennuyeux, donc rasoir : miserabel, total schlecht, öde, nichts wert

le fauteuil : de Dagobert à Louis XVIII

Le tribunal administratif de Nantes a débouté une aide-soignante qui voulait faire annuler sa révocation professionnelle. Elle avait été filmée, dans un EHPAD à Pleuven (Finistère).
« Cette vidéo (…) montre une collègue de Mme XXX pousser à vive allure un fauteuil roulant dans lequel la requérante se trouve assise avec une résidente de l’EHPAD installée sur ses genoux, qui manifeste sa peur et sa désapprobation », précise le tribunal administratif tribunal administratif de Nantes dans son jugement du 7 mars 2025. (article)

Le fauteuil, défini aujourd’hui aujourd’hui comme un siège confortable pour une personne, généralement doté d’un dossier et de « bras » ou « accotoirs » (1) était à l’origine un siège pliant.

Le mot vient en effet du vieux francique faldistôl (littéralement « siège pliant ») qui a donné « Faltstuhl » (de falten plier + Stuhl : siège) en allemand moderne.

Au fil des siècles, « faldistôl » s’est transformé en faldestoed (XIIe siècle) puis faudestueil (XIIIe siècle) et, finalement,  fauteuil (1589).
Le mot a, à son tour, été réemprunté par l’allemand au XVIIIe siècle avec son orthographe et sa prononciation (presque)  française « Fauteuil » ([foˈtœj] écouter).

L’exemplaire le plus connu du faldistôl du haut Moyen-âge est le trône en bronze dit du « bon roi Dagobert » (illustration).  Ce fauteuil de bronze doré, qui est parfois attribué à saint Éloi, orfèvre – et conseiller – du roi de Dagobert, a la même forme que les chaises curules (illustration) des magistrats romains dans l’antiquité.

Comme ces sièges antiques, le « faldistôl » était pliant et son assise était formée de sangles de cuir.
Étant donné que les nobles et les souverains voyageaient beaucoup au Moyen-âge et qu’ils emportaient avec eux leur mobilier d’une demeure à l’autre, la plupart des meubles étaient pliants ou démontables (par ex. les tables étaient composées d’une planche posée sur des tréteaux afin de faciliter leur transport.)

Aucune source fiable ne prouve l’authenticité de ce fauteuil. (3) Cependant il a été utilisé par Napoléon Ier pour distribuer les premières Légions d’honneur en 1804. Selon la légende, l’empereur aurait cassé ce siège vétuste et fragile en s’asseyant dessus.

Son successeur sur le trône, le roi Bourbon Louis XVIII, s’est surnommé lui-même, par autodérision, « le roi fauteuil ».

Lorsqu’il monte sur le trône, à 59 ans, il se déplace déjà difficilement. D’une part, il souffre d’une malformation congénitale des hanches ; d’autre part, à cause de son appétit pantagruélique, il est atteint d’obésité et souffre de la goutte, d’ulcères et de varices.
Il est en outre mal conseillé : son chirurgien, qui est en réalité un ancien moine défroqué, lui-même gros mangeur et gros buveur, est un charlatan.

Très rapidement, le roi ne peut plus marcher et circule assis dans un large fauteuil capitonné de cuir vert, monté sur trois roues (et donc plus facile à manipuler).
Le premier fauteuil roulant autopropulsé de l’histoire a été inventé 160 ans plus tôt : en 1655, Stephen Farfler, un horloger allemand, paraplégique depuis son enfance, a construit un fauteuil fixé sur un châssis à trois roues et qui avançait à l’aide d’une manivelle : c’est le premier fauteuil roulant autopropulsé de l’histoire.
Louis XVIII, lui, n’avait pas besoin d’actionner une manivelle pour faire avancer son fauteuil : il se laissait pousser par un domestique.

Le fauteuil roulant équipé d’un moteur apparaît en 1916 : les mutilés de la Grande Guerre (1914-18) en sont les premiers bénéficiaires.

Pour être au courant

1- On confond souvent les accoudoirs avec les accotoirs.
– Quand on est assis dans un fauteuil, on appuie ses avant-bras, de chaque côté, sur les accotoirs.
Un accoudoir, par contre, est destiné s’appuyer les coudes (ou plus exactement les avant-bras) vers l’avant lorsqu’on est debout ou agenouillé, par ex. sur un prie-Dieu (illustration).

2- Dagobert 1er : arrière-arrière-petit-fils de Clovis, ce souverain mérovingien a régné sur le royaume des Francs de 629 à 639. Il est connu comme l’un des « rois fainéants » (littéralement Nichtstuer) et a été ridiculisé dans la chanson « Le bon roi Dagobert » il se fait constamment rappeler à l’ordre par son conseiller saint Eloi, évêque de Noyon.
Cette chanson est largement postérieure à l’époque mérovingienne, puisqu’elle a été écrite vers 1787 pour se moquer de Louis XVI (la comptine du « Bon roi Dagobert »).

3- Le « trône de Dagobert » est conservé à la Bibliothèque nationale de France, au département des Monnaies, Médailles et Antiques.

les dents du bonheur

Le 20 mars, c’est la Journée internationale du bonheur. C’est en général (1) aussi l’équinoxe et le début du printemps.

A propos de bonheur, savez-vous d’où vient l’expression « avoir les dents du bonheur » et ce qu’elle a à voir avec Napoléon 1er ?

Le terme scientifique utilisé en odontologie (2) pour désigner « les dents du bonheur » est le diastème. Il vient du grec diastêma, qui signifie intervalle, et désigne un écartement – plus ou moins grand – entre deux dents normalement adjacentes, en particulier les deux incisives supérieures.

De nombreuses personnalités ont un diastème : c’est le cas d’Emmanuel Macron, Arnold Schwarzenegger, Elton John, Vanessa Paradis ou Madonna. (3)

Et Napoléon ? Eh bien, non ! L’empereur avait une dentition « normale » et pas « les dents du bonheur ». Pourtant, il existe un rapport entre Napoléon et cet écartement des dents.

A l’époque des guerres napoléoniennes (donc au début du XIXe siècle), le diastème était une cause de réforme. Lorsqu’ils rechargeaient leur fusil, les soldats devaient le tenir à deux mains et, en même temps, déchirer les sacs de papier qui contenaient la poudre pour les cartouches … avec les dents.

Ceux qui avaient les dents écartées étaient réformés, car inaptes à cette tâche. Quel bonheur pour ceux qui pouvaient échapper à la conscription… et aux horreurs de la guerre !

En allemand, l’expression « dents du bonheur » se traduit par « Schneidezahnlücke » ou, en termes médicaux, par « Trema » (du grec trēma = Loch) et « Diastema mediale » : dans ce cas, il s’agit plus spécifiquement de l’écartement entre les incisives (diastème interincisif), le plus souvent de la mâchoire supérieure.

Je n’ai pas trouvé d’expression figurée – aussi expressive que « dents du bonheur » – qui en serait l’équivalent.

Pour être au courant

1- La date de l’équinoxe de printemps varie entre le 19 et le 21 mars. Cela est dû au fait que la Terre met 365,26 jours pour tourner autour du soleil. Depuis 2008, l’équinoxe a lieu le 20 mars, et ce sera la règle jusqu’en 2043. (lien)

2- Définition de l’odontologie (mot formé de « odóntos » (dent) et « logía » (science) : discipline consacrée à l’étude des dents, de leur pathologie, de la thérapeutique appropriée; mise en œuvre de celle-ci. Un odontologue est un dentiste spécialisé (en orthodontie, endodontie, parodontie, chirurgie buccale, odontopédiatrie, esthétique dentaire…)

3- Cette caractéristique était également présente chez Ötzi – appelé aussi der Mann vom Hauslabjoch ou l’homme de Similaun – qui a été retrouvé momifié dans un glacier à la frontière franco-italienne en 1991, et dont l’âge est estimé à 5250 ans.

4- Eine Zahnlücke steht für Glück – Alors qu’en Europe le diastème est le plus souvent considéré comme un problème d’orthodontie, un écartement de 2 à 4 millimètres entre les incisives supérieures est vu en Afrique noire occidentale comme esthétique, séduisant, et comme une promesse de bonheur et de prospérité. (article)

Woher kommt das Wort « Klobrille »?

Savez-vous pourquoi le siège des toilettes s’appelle « Klobrille » en allemand ? Le mot a bel et bien un rapport avec les lunettes.

Rappelons d’abord que, jusqu’au XVIe siècle, cet instrument d’optique binoculaire à monture et à deux branches que nous « chaussons » aujourd’hui ne s’appelait pas « lunettes », mais « besicles » (et « bésicles » depuis la dernière grande réforme orthographique).

Ce terme rappelle les débuts de l’histoire de l’optique : dans l’Antiquité et au haut Moyen-âge, on connaissait déjà l’usage de la « pierre de lune », une loupe grossissante qu’on posait directement sur le texte écrit. Avant d’être confectionnée en verre à partir du IXe siècle, elle était taillée dans une pierre semi-précieuse, le béryl, (« beril » en ancien français) ou en cristal de roche. « Beril » a donné « bericle » puis « besicle » par assibilation (1).

Alors que le mot bésicles est aujourd’hui vieilli ou utilisé seulement de façon ironique, le terme Brille – lui aussi directement dérivé de Beryll – désigne toujours les lunettes en allemand moderne, mais s’utilise au singulier.

Le mot « lunette » est bien le diminutif de lune mais, à l’origine, il ne désigne pas un instrument d’optique : ni les lunettes (Brille), ni la lunette (Fernrohr). Attesté dès le XIIe siècle en français, il définit un objet de forme ronde, par exemple le cercle de métal entourant une plaque brillante (d’abord en métal puis en verre) qui sert de miroir.

C’est par analogie de forme que « lunette » désigne ensuite l’ouverture ronde de la chaise percée, puis le siège – parfois relevable – des « cabinets d’aisances » d’autrefois, tout comme celui des WC modernes (2). Le terme Klobrille est un calque du français « lunette », adopté au XVIIe siècle.

Selon une autre explication (plus controversée), le siège du WC s’appelle ainsi, parce que, en argot, « lune » ou « pleine lune » est synonyme de postérieur, derrière, fesses.

A propos de lunettes… : « Mit dem Glück geht es wie mit der Brille: / Man hat sie auf der Nase und weiß es nicht. »
Cet aphorisme allemand a été adopté et adapté par l’écrivain André Maurois (1885-1967) : « Le plus souvent, on cherche le bonheur comme on cherche ses lunettes, quand on les a sur le nez. »

A l’inverse, il arrive que – par une sorte de réflexe – on essaie d’enlever ses lunettes… alors qu’on n’en porte pas ! (Vidéo : le sénateur américain Orrin Hatch enlève ses lunettes invisibles…)
Cela se produit parfois quand on est « dans la lune », c’est-à-dire distrait.

L’influence – supposée – de la lune sur l’humeur des humains a laissé des traces dans le lexique, en français comme en allemand : l’humeur = die Laune ; être d’humeur changeante = launisch sein ; être lunatique = launenhaft sein ; être bien ou mal luné/e = gut oder schlecht gelaunt sein.

Pour être au courant

1- transformation de « bericle » en « besicle » par assibilation (Assibilierung oder Zetazismus) : la consonne occlusive, en l’occurrence le [r], s’est transformée en sifflante [z].
« Assibilation » vient du verbe latin « sibilare » (siffler).

2 – Dans un domaine tout à fait différent, et à partir du début du XXe siècle, la lunette correspond à la vitre arrière d’une voiture : en effet, sur de nombreux anciens modèles de véhicules, cette vitre était nettement plus petite qu’aujourd’hui et possédait une forme arrondie – ou parfois ovale -, d’où son nom. En 150 ans, sa forme a bien changé, mais le nom est resté.